// Général/Éducation

Une question simple // Une contribution de Marinette Lévy, scénariste

Après l’ouverture du débat sur l’éducation nationale, la scénariste, Marinette Lévy réagit par une réflexion sous forme de témoignage.

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Une question simple

L’email que j’ai reçu en fin de journée sur la boite mail de l’association de parents d’élèves de la maternelle de ma fille que je préside cette année, résonne et me tourne dans la tête. Très simple pourtant cet email. Anodin, presque. Quand j’en ai pris connaissance, j’ai à peine tiqué, j’ai même remis au lendemain matin la réponse toute aussi simple qu’il appelait. Mais l’insomnie qui m’y fait repenser, me retourner dans mon lit comme une carpe, et finalement aller jusqu’à me relever, rouvrir l’ordinateur et écrire ce texte au milieu de la nuit, est la preuve qu’en réalité, par ce qu’il dit en filigrane sur l’école et à travers elle, sur la société, ce message me fait enrager. J’en retranscris ici le texte exact, dans lequel, par respect pour les lecteurs, je me suis  autorisée à corriger les coquilles et ajouter accents et apostrophes, visiblement superflus à TOUS les coups. (Mais là n’est pas la question. Quoique…)

« Bonjour, Nous venons d’arriver dans le quartier et avons une petite fille qui entrera en petite section à la rentrée prochaine. En passant devant l’école je me suis permise de prendre l’adresse mail proposée aux parents d’élèves pour vous poser qqs questions. Nous aurions aimé savoir combien de classes il y a par section en maternelle. Comment se passe en général la vie dans cet établissement ? Merci d’avance pour le temps que vous allez nous consacrer. »

Rien de plus légitime comme questionnement, rien de plus simple comme demande. J’aurais pu me contenter de lui répondre poliment quelque chose de tout aussi simple : il y a trois classes par section, l’ambiance est bonne, bienvenue dans le quartier. J’aurais pu. Mais je n’ai pas pu. Pourquoi ? C’est exactement la question qui m’empêche de dormir ce soir : que demande inconsciemment cette femme et que remue en moi sa question, de façon si violente ?

La première chose qui me vient tient justement à la fausse simplicité de sa question. En l’écrivant, elle a cherché à satisfaire sa curiosité, tout à fait légitime. Elle s’est sentie en droit de savoir, donc en droit de demander. C’est de son enfant qu’il s’agit après tout. Alors, quand, sur le panneau d’affichage elle a vu une adresse mail, parents d’élèves point com, elle n’a pas hésité, elle s’est emparée de son smartphone et a envoyé sa question sur le champ. Autant faire les choses au moment où l’on y pense, après, pris dans le tourbillon du quotidien, on oublie. Elle a donc commis son mail, poli, simple, certes sans accent ni apostrophe, mais bon ce sont des détails au regard de la scolarité imminente de sa fille (nous sommes en janvier, la petite entrera en septembre à la maternelle, dans 9 mois, donc).

Quand on est un peu inquiet d’un événement à venir, on cherche un accès aux coulisses, on essaye de glaner des infos, c’est de bonne guerre. Car voilà, le point sensible : cette femme n’est pas curieuse, elle est inquiète. Et c’est son inquiétude qui l’a tout autant poussée à agir qu’empêchée de réfléchir.

Pour preuve, elle a commencé par sa question la plus désincarnée, celle qui part justement de sa curiosité : « combien de classes il y a par section en maternelle ? », introduit par le courtois « Nous aurions aimé savoir… ». Il me semble étrange que cette question du nombre de classe par section soit l’objet véritable de son message. Premièrement parce que cette information concerne l’administratif et que les parents d’élèves ne sont pas les interlocuteurs privilégiés de ce type d’interrogation. Si elle se posait réellement cette question, c’est à la directrice de l’école par exemple qu’elle l’aurait posée. Et deuxièmement parce que le jaillissement sans transition de la deuxième et finalement dernière question, montre à quel point la première n’en était que le tremplin et à quel point la deuxième était la seule qui vaille d’être entendue. Une fois le premier pas effectué, elle a baissé la garde et laissé jaillir la peur brute, celle qui l’anime vraiment : « Comment se passe en général la vie dans cet établissement ? »

« En général ? »

Que signifie cette formule censée atténuer l’inquiétude inhérente à la question posée ? Lui permet-elle de se rassurer sur le fait que « nous » sommes cools au fond ? Inquiets mais cools, curieux donc. Concernés quoi. Et toujours ce « nous » parental, généralisant lui-même le sujet questionnant… Parce que si on creuse, des raisons d’être inquiète, elle en a, à la pelle. Et elle part du principe que nous aussi, les autres parents, on a les mêmes. Et c’est le cas.

Nous parlons ici des peurs relayées par le flux médiatique en général et les journaux de 20h en particulier, y compris sur les chaines du service public, que d’aucuns squattent allègrement pour dire leur peur de l’autre, leur peur de l’inconnu, leur peur de l‘étranger, cette angoisse qui, au fond, reflète bien souvent la peur de soi-même. Or, ces peurs latentes dont on nous convainc de la légitimité, forment une nébuleuse qui croît de jour en jour et que l’on nomme depuis les attentats du 7 janvier : frères Kouachi ou Amédy Coulibaly.  Avouons que Merah nous avait fait moins peur parce que nous les bobos – moi la première – on se sent visés au cœur quand on tue des intellos dans leur bureau du 11ème mais moins quand il s’agit d’enfants juifs dans une école privée religieuse. C’est comme ça, et le pire c’est que c’est sans doute parce qu’on a cette fameuse laïcité ancrée en nous. Ceci étant, n’est-il pas un peu plus naturel d’être laïque quand on est athée ? C’est un autre sujet.

Mais tout laïque qu’on soit, quand son enfant entre à l’école, c’est une autre histoire. Car personne, et c’est bien normal, ne veut sacrifier son enfant sur l’autel de la République. C’est bien normal, mais voilà, en 2015, quand son enfant entre à l’école ce qu’on veut vraiment savoir ce n’est pas si l’équipe enseignante est bien formée, bien traitée, bien payée, ni si les moyens fournis pour l’enseignement ou les pratiques artistiques et sportives sont suffisants. Non ce qu’on veut savoir, au risque d’inscrire son enfant dans une autre école en cas de réponse négative, c’est si l’ambiance est bonne. Traduire : des terroristes en puissance grandissent-ils dans ces murs ? Et je ne parle même pas du jugement dernier porté sur ces flemmasses de fonctionnaires « toujours en grève ». Tiens pourquoi d’ailleurs ? Certainement pour faire chier les parents…

Alors voilà, je pourrai passer encore des heures à essayer de décortiquer la demande de cette femme et la rage dans laquelle elle me met involontairement, cette innocente, imperméable à ses propres peurs déguisées en curiosité et qui au nom de ce « nous » qui veut dire « mon couple, ma famille, mon cocon socio culturel », me demande de la rassurer Si je lui écrivais ce soir que la vie en général dans l’école est « sympa », je crois que ça lui suffirait pour les 9 mois à venir et les suivants.

Est-ce son manque flagrant de citoyenneté qui me crispe ? Est-ce son égoïsme normé de consommatrice lambda qui considère l’école comme un produit, un service et non comme faisant partie intégrante de la République Française, avec ses droits et ses devoirs ? Je ne sais pas. Il m’apparait simplement que cette femme est le pendant des frères Kouachi. Ils sont le revers de sa médaille. Comme eux, elle est le pur produit d’une société hypocrite et malhonnête. Comme eux, par son aveuglement et sa peur, elle est criminelle. Mais ce qu’elle tue, elle, sans le savoir, c’est l’école.

Cette future mère d’élève de l’école publique (tant qu’elle n’a pas inscrit sa fille dans le privé) me prouve tout autant que les terroristes ignares en manque d’action et de reconnaissance, que la République n’élève pas tous ses enfants avec la même attention, qu’elle ne fait pas nettoyer aussi bien tous les trottoirs, qu’elle n’alimente pas les médiathèques avec autant de soin, qu’elle ne loge pas tout le monde à la même enseigne mais que ça rend tout le monde idiot. Parce qu’au final, c’est la paranoïa qui règne. Ce qui me glace dans ce message qu’elle nous a adressé c’est à la fois qu’elle ait peur, et à la fois qu’elle ait raison d’avoir peur.

Elle n’a pas pris cinq secondes pour accentuer, ponctuer et relire correctement son courrier, mais elle se questionne sincèrement sur ce qu’elle nomme « la vie en général » mais qui veut bien entendu dire « sa vie en particulier » car sans doute, juste après viennent ses questions sur la déco du dortoir, le look de la maitresse ou la teneur en légumes bio des menus de la cantine… Ainsi, une femme a priori éduquée, qui doit avoir un poste à responsabilité puisqu’elle a les moyens de vivre dans un appartement en plein centre de Paris, se demande ce soir si l’école de son secteur est « bien ». De la même façon qu’elle demanderait si la boulangerie est bonne… Voilà ce qui me met tant en colère.

Dans un monde où l’école serait tellement géniale – unifiante tout en étant ouverte, performante tout en n’étant pas normative, si enrichissante que les enseignants et leurs élèves y seraient heureux – la question des repas bios, ou des tableaux rétro éclairés serait capitale. Mais dans l‘école actuelle, les enseignants sont sous payés, le contingent des ASEM censés les aider est insuffisant et géré par la municipalité sans lien avec l’Éducation Nationale, les animateurs, eux aussi gérés par les mairie, qui passent un temps de plus en plus grands avec les enfants sont sous qualifiés, les locaux sont trop petits, donc pas toujours aux normes quand ils ne sont pas vétustes. Bref on est loin du fantasme.

Ok, alors maintenant je fais quoi ? Je lui dis quoi à la femme qui se questionne légitimement ? Je lui dis que dans le cas général l’école publique est devenue nulle mais que dans le cas particulier de cette école du centre de Paris peuplée de bobos cools comme elle et moi, l’ambiance général se passe plutôt bien, que le nombre d’enfants fous, largués ou ingérables est moindre par rapport à d’autres quartiers de Paris et qu’il faudrait, sinon s’en féliciter au moins s’en satisfaire ? Je lui laisse croire qu’elle a juste de la chance d’être née sous une meilleure étoile que d’autres ? Et ce faisant, je condamne encore un peu plus cette pauvre école publique déjà moribonde mais en laquelle je veux croire encore ? Ou alors je lui conseille d’aller directement dans le privé si elle en a la capacité éthique et financière ? Parce qu’au fond, je sais, je sens, que ce n’est pas cette femme qui va faire avancer les choses et qu’une fois qu’elle sera rassurée, qu’elle trouvera la maîtresse « gentille », elle délèguera à la nounou le soin de faire l’interface, parce qu’elle aura du boulot ailleurs.

« Merci d’avance pour le temps que vous allez nous consacrer », je relis sa conclusion… Et si au fond c’était ça dont elle avait besoin, cette femme et les autres parents d’élèves, volontaires, concernés : qu’on leur consacre du temps.

Comment ?

En interrogeant les acteurs du quotidien et pas seulement les parents d’élèves du 16ème ou des médecins experts qui n’ont pas foutu les pieds dans une école depuis leur CM2, je ne sais pas. En essayant de laisser un peu de côté les échéances électorales, les égos politiques et les chiffres interprétables à loisir. En laissant tomber les beaux discours et les mesures flippantes qui consistent à confondre causes et symptômes…

Peut-être que ce n’est pas si compliqué. Peut-être peut-on commencer par consacrer du temps pour raconter, pour transmettre, du temps pour réfléchir, du temps pour apprendre à se connaître et à s’écouter, du temps pour croire, toujours ou à nouveau, qu’en se posant les bonnes questions, qu’en y apportant des réponses concrètes et qu’en mettant les accents et les virgules au bon endroit, voire même en écrivant les mots en entier, on peut y arriver. Ensemble.

Et pour commencer, je vais répondre gentiment à la question de cette femme.

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