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La durée de vie ne s’allonge pas // Une contribution de Fanny Burdino, scénariste, professeur de cinéma à Paris 8.

334_L_ESPACE_ET_LE_TEMPSJ’ai regardé aussi cette remise de prix des journalistes à une personnalité du Front National. Je l’ai regardée au Grand Journal, en rediffusion, sur mon ordinateur. Reportage dans les salons de l’assemblée puis retour plateau. Une journaliste, Natacha Polony questionne « On peut quand même se demander pourquoi des journalistes attribuent un prix à des politiques ? » L’animateur de l’émission, Antoine De Caunes, à demi voix et sans regarder la jeune femme se détourne en répondant : « Pourquoi… S’il faut commencer à se demander pourquoi…?! » Fin de la séquence. Personne ne l’aura remarquée. L’animateur bien habillé est pressé de rebondir sur un autre avis, un autre témoignage, et surtout de ne pas laisser une réflexion advenir, une pensée se déployer. Il n’a pas le temps l’animateur, nous non plus d’ailleurs. Nous sommes pressés. Dans ce temps qui file, qui fuit. Voilà aussi une question politique que celle du temps. Comment s’est-il transformé ces dernières années ? Quel temps accordons-nous aujourd’hui à la pensée ? Avons-nous encore le temps d’écouter et de donner une pensée ? La réponse est négative bien sûr. Le temps est au court. Le temps est aux fragments disparates. Dans la même émission l’animateur vedette lance le ‘Zapping’. Tellement jouissif le zapping ! Le monde en trente secondes et cent fragments. Retour plateau. Sourire en coin, l’animateur enchaine : Quelle image retenez-vous ? Réponse : 1. Les corps décharnés d’Auschwitz ; 2. l’émotion du survivant, là, qui interpelle les chef d’états ; 3. Manuel Valls à l’assemblée et le traducteur pour les sourds qui fait rire. Fragments. Fragments. Fragments. Personne sur ce plateau de femmes et d’hommes certainement intelligents pour tenter de retenir le temps, pour dilater l’esprit et laisser advenir un supplément d’humanisme, de vision collective, de politique pour tous. Bien sûr, ces raccourcissements ne sont pas l’apanage de la télévision. De toute façon la télévision crée si peu. Elle ramasse le plus souvent. Partout donc nous raccourcissons le temps. Au fond nous n’en gagnons que sur la mort. C’est logique puisque nous n’avons plus le temps de penser à elle, de l’intégrer, de la vivre. Seulement nous ne devrions plus dire que la durée de vie s’allonge mais que nous avons acquis un nombre incroyablement supérieur de moments courts. Quand nous arrêtons-nous alors ? Il existe bien encore des îlots qui nous sauvent. On s’y accroche comme des naufragés : 40 minutes chez le psychanalyste ; 50 minutes dans le métro à lire un essai; 1h30 de cinéma ; 2 heures de spectacle vivant ; 30 minutes à écouter son enfant ; 20 minutes à le câliner. Nous prenons donc dans un agenda serré des rendez-vous avec notre pensée, avec nos idées qui étouffent et ne savent plus comme s’exprimer. Or les idées, la pensée c’est ce qui crée des collectifs, des unions, des convergences. Il est donc impératif de libérer ce temps, de le défragmenter, même un peu, ne serait-ce que pour permettre à la tribu de penser à nouveau ensemble.

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