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La politique de la frite // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur agrégé de philosophie à Paris 8

94298944Ce matin, sur France Info, le journal La Croix, mais ça aurait pu être un autre, faisait état d’un sondage auprès des lecteurs de la presse écrite, qui jugeaient que l’on avait trop parlé de Valérie Trierwiller et de Julie Gayet cette année, au détriment de la Syrie, par exemple, et autres conflits qui sévissent dans le monde.

La réponse ne se fait pas attendre. Analyse du journaliste et de son intervieweuse, elle-même journaliste : c’est le syndrome des téléspectateurs qui regardent TF1, mais prétendent qu’ils préfèrent ARTE, bouh… Les hypocrites, tout cela assorti d’un petit rire de connivence – ils sont incorrigibles ces lecteurs.

Leur a-t-on fait remarquer un jour que si l’on proposait à des enfants des frites ou de la ratatouille, la plupart d’entre eux n’hésiteraient pas : des frites bien grasses, huile de palme et graisses saturées, cholestérol en prime, plutôt que légumes bio bouillis avec un filet d’huile d’olive vierge. Les enfants préfèrent les frites ? Alors aucune hésitation il faut leur en donner matin, midi et soir, et une portion supplémentaire pour le week-end ! Vraiment quels hypocrites ces petits ventres… Et puis passé quelques mois on les observe nos enfants : petit troupeau d’obèses, et on se dit qu’ils ont peu de jugeote quand même, ils se plaignent de ne plus pouvoir faire de foot – normal ils ont du gras à la place des muscles – alors qu’il aurait suffi qu’ils mangent de la ratatouille.

Et plus tard, bien sûr, on peut s’en douter, ces petits fourbes nous feront croire qu’ils préfèrent ARTE à TF1, non mais dans quel monde vit-on ? En tous les cas dans mon poste de radio, les journalistes rigolent bien : quand même, un peu de cohérence lecteurs irresponsables ! Allez on y retourne et on leur mijote du Trierwiller à l’huile ! Paraît qu’ils ont encore faim…

2 réflexions sur “La politique de la frite // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur agrégé de philosophie à Paris 8

  1. … Est-ce que ce ne serait pas un peu la même chose en littérature ? Et au cinéma ? Est-ce qu’il n’y aurait pas un peu partout un accord tacite de la part de ceux qui sont (qui estiment être) du bon côté du manche, sur le niveau général d’intelligence des lecteurs/spectateurs ? Supposant (sûrement sur la foi d’études rigoureuses, d’analyses de courbes et de savants sondages) ce niveau assez bas, on (éditeurs, producteurs, distributeurs, diffuseurs) nous propose souvent des produits culturels (qui n’ont de culturel que le nom) bas de gamme. Et la créativité, la proposition artistique singulière, la voix dissonante sont les premières victimes de cette dictature du moins-disant – cette dictature de la frite, donc. Il n’y a qu’à regarder les nominations aux César 2015 pour s’en rendre compte : surprenante absence de Bird People, de Pascale Ferran, ou de Party Girl, de M. Amachoukeli, C. Burger et S. Theis, sous-représentés dans le panorama des nominations qui font cette année (encore ?) la part belle aux comédies populaires (mais pas trop : Le Bon Dieu de Christian Clavier est complètement absent, preuve que dans le cinéma français, on a quand même toujours le souci du bon goût, sinon celui de l’audace et du beau geste). Pourtant, il existe sûrement des moyens de continuer à créer avec intelligence, de marier harmonieusement les exigences du spectacle et celles de la pensée. Dans les années 50 aux Etats-Unis, avant l’avènement des flibustiers du Nouvel Hollywood et la prise de pouvoir du cinéma par les auteurs les plus fous, les plus audacieux, les plus inventifs, il y avait moyen de créer. On n’a pas attendu Easy Rider (1969) et Le Parrain (1972) pour faire des beaux films, des films profonds et populaires à la fois. La différence, c’est qu’avant, ce qui dominait, c’était un esprit de contrebande. Faire passer les idées en douce, en dépit de la censure (qui a l’époque prenait la forme du code Hays, abandonné en 1966), en dépit des interdits moraux ou religieux. C’est cet esprit qu’il nous faudrait retrouver aujourd’hui, pour contourner d’autres interdits (essentiellement de nature économique, mais qui deviennent du coup des interdits esthétiques) : puisque le pouvoir n’est pas entre les mains des artistes, il appartient aux artistes de procéder, film par film, livre par livre, à un putsch culturel systématique. Contourner les décrets de l’audimat sous toutes ses formes en ayant l’air d’obéir, tout en n’en faisant en vrai qu’à sa tête. Concrètement, pour les artistes, cela veut dire faire son travail, ni plus ni moins : pas asséner de grands messages, pas énoncer de viriles protestations (même si tout cela est bel et bon), mais chercher à dégager dans le chaos qui nous entoure un peu de lumière, pour déceler la vérité des êtres et des choses. C’est précisément le genre de régimes pauvres en graisse qui n’intéresse pas les experts de la frite. Un peu comme des astrophysiciens qui observent et étudient les étoiles pour comprendre la nature de l’univers, nous observons les hommes pour comprendre la nature de l’âme. Ce qui en effet, est certainement bien plus nourrissant qu’un régime strict à base d’huile et de pommes de terre. Et pas forcément austère. Et à terme, beaucoup moins dangereux pour la santé.

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