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17 morts, on se réveille et on s’étonne ! // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur agrégé de philosophie à Paris 8

Oedipe6dvŒdipe-roi est tragique parce que le garçon allait de toute façon tuer son père et épouser sa mère. On a l’impression qu’il a eu le choix, mais il y a ce foutu destin qui le rattrape. On avait donc été prévenu. Et, là des types barbus – quand leur pilosité le leur permet – font irruption dans l’histoire et mettent en pièces notre tranquille croyance en des principes inviolables, en un territoire inviolable, en notre joyeuse liberté d’expression, en notre presse ouverte et accueillante, tellement accueillante qu’elle offre des tribunes, et plus qu’à son tour, aux nouveaux racistes, aux zélateurs de haine, enfin pardon, à des « intellectuels », « des humoristes », des « artistes ».

17 morts, on se réveille et on s’étonne.

Et puis une fois l’étonnement passé, on se demande comment réagir, et l’on invite ces mêmes intellectuels, ces mêmes artistes et même des politiques qui ne les renieraient pas. On cherche à faire des lois qui répriment, qui encadrent. On ne se rend pas compte qu’on accompagne le tragique au lieu d’essayer de changer le cours des choses : on le perpétue, on accepte, on pleure avec Œdipe quand il se rend compte de la bourde, et comme lui, on se crève les yeux.

Mais ces types barbus, avant même que le premier duvet pousse, ils étaient des enfants du système bien français de placements en famille, ils grandissaient dans des ghettos qu’on a construits patiemment avant de fermer la porte et les yeux sur ce qui s’y mijotait, ils fréquentaient les mosquées de plus en plus fondamentalistes où des imams prêchent en arabe et portent la bonne parole des frères musulmans, financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar – nos alliés – , et ils étaient envoyés en prison, afin de parfaire leur formation de djihadistes.

Pendant ce temps, les « intellectuels » susmentionnés péroraient sur toutes les chaînes, y compris du service public, pour proposer la déportation des Arabes – enfin presque – , pour regretter la féminisation et l’homosexualisation de la société, la fin du patriarcat, et la confusion des races : la même teneur que les prêches des imams radicaux, tiens !

Le tragique, n’est-ce pas cela ?

Non pas seulement les attentats barbares, mais l’espèce d’enchaînement que personne n’a pu arrêter. Parce qu’ils ne sont pas nés en même temps que leurs crimes, ces types-symptômes qui ont trois cailloux dans le cerveau. Ils sont notre production, notre œuvre collective. Alors au lieu de s’indigner en vierges effarouchées, ne serait-il pas tant de mettre un cran d’arrêt au tragique, de penser autrement, de reprendre le cours des choses, mais à leurs racines, d’analyser d’un point de vue critique notre liberté d’expression et le rôle du service public, d’adjoindre à des mesures de répression, une vision plus globale de notre société, autrement dit, de faire de la politique ?

2 réflexions sur “17 morts, on se réveille et on s’étonne ! // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur agrégé de philosophie à Paris 8

  1. En effet, la réponse ne peut pas être uniquement policière. Cataplasme sur une jambe de bois. Mais que faisons-nous ? Je veux dire nous, collectivement, et donc politiquement ? L’autre jour je lisais un scénario de documentaire écrit en 1997 sur les stages d’insertion des jeunes en déshérence, comme l’on dit, c’est-à-dire sous-diplômés et sous-qualifiés, généralement illettrés, vivant en proche banlieue parisienne, et promis par conséquent à l’exclusion et à la misère totales : économique, sociale, culturelle. Probablement aussi morale. Bref. C’est la date qui est importante : 1997. Ce scénario, brillant et pourtant jamais produit (Arte l’avait re-toqué à l’époque sur la foi de sa nature jugée « trop sociale et trop politique »), aurait pu être écrit aujourd’hui. Presque 20 ans plus tard. Les mêmes mots. La seule différence, c’est que dans la bouche de ces enfants, le bif a remplacé la thune, et les E, les Scalpa (Pascal). Je le redis : c’est la SEULE DIFFÉRENCE. Qu’est-ce que cela nous apprend ? Que la réponse politique mise en place depuis 20 ans est tout sauf une réponse : oui, la politique d’urbanisation, oui, la police de proximité (tant qu’elle a existé, c’est-à-dire jusqu’à Sarkozy), oui la réforme territoriale… D’accord. Mais n’empêche : 1997-2015. Les jeunes d’alors on 30 ans aujourd’hui. Ils sont dans le même état – non, pire, parce qu’à 15 ou 17 ans, on a encore l’impression que tout n’est pas joué. Mais à 30 ou 35, comment croire encore à l’espoir ? J’insiste : 1997. Qu’avons-nous fait de ces 20 ans ? Et qu’allons-nous faire des 20 prochaines années ?

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  2. Oui. Cette étrange boucle est inquiétante. Mais le travail que nous cherchons à faire ici. Et avec d’autres dans un monde plus réel est fait précisément pour inverser cette tendance. Je crois aussi que nous avons un rôle à jouer. En changeant un peu de vue au jour le jour. Il y a un compréhensible mais hallucinant désengagement de la vie public par les citoyens, les français, les membres de la tribu. Comme si nous ne faisions pas parti d’un même écosystème. Or on voit bien que ce n’est pas le cas. Puisque ces jeunes laissés en déserrance il y a 20 ans sont venus dans les bureaux d’un journal et dans un supermarché casher pour tuer d’autres gens, d’autres classes sociales. Je pousse un peu exprès ce mot, classe sociale car malgré tout, c’est encore ça.

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