// Général/// Religions

C’est meilleur quand on partage // Une contribution de Marinette Lévy, scénariste.

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Laïcité. On en bouffe à toutes les sauces ces dernières semaines. Les attentats des 7 et 8 janvier et les débats qui ont suivis et suivent encore, m’ont révélé que bien que vivant dans un pays officiellement laïque, je ne me suis jamais posée la question de cette laïcité, de ses limites, de ses écueils, ni même de la violence qu’elle semble exercer sur certains. Comment avoir un positionnement cohérent sur un sujet sans être sûre d’en comprendre les contours ? Faire de la politique, c’est déjà ouvrir un dictionnaire.

Le mot laïcité vient du grec « laïcos », « du peuple » en opposition à « clericos », « du clergé ». Bon. Le Larousse ajoute, en toute logique, que c’est un principe, une organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État, en particulier en matière d’enseignement. Ce principe est clairement posé par l’article 1er de la Constitution française de 1958, comme suit : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » Ok.

Si je comprends bien, depuis des années, la laïcité fait partie de l’ADN de la France, elle la constitue. Elle en est un pilier qui défend les intérêts du peuple. Est-ce possible dans un pays dont la culture profonde est d’abord catholique ? La laïcité ne serait-elle alors qu’une construction théorique, plaquée ? Comme d’ailleurs certains le pensent de la religion ? Est ce la raison pour laquelle c’est si difficile à comprendre, à accepter et à défendre ? Et pour qui ?

Ce mot, spécificité française, est difficile à traduire dans les autres langues. Un peu comme la serendipity (trouver ce qu’on ne cherchait pas) en anglais ou la saudade (genre de blues du dimanche soir mais qui peut intervenir à n’importe quel moment de la semaine) portugaise. Des concepts enfermés dans des mots, si intimement liés à l’usage qui en est fait dans leurs pays d’origine, qu’on ne peut les en détacher complètement pour les expliquer.

La laïcité est tellement intégrée chez certains – comme moi – qu’ils ont même du mal à en faire un sujet. D’autres, en revanche, la remettent en cause sans cesse. Selon les personnes interrogées, elle n’a donc ni tout à fait le même poids, ni tout à fait le même sens. C’est pour ça qu’on en débat.

Enfant, j’ai eu, en 6ème, une heure par semaine de cours d’éducation civique. L’intitulé même m’agaçait, le cours était soporifique, mais j’aimais bien feuilleter le bouquin qui parlait parfois de choses de la vie quotidienne et répondait à certaines questions sur la politique française ou l’organisation du pays. Aujourd’hui le contenu de ce cours est intégré au programme d’histoire-géographie. Ça a du sens. Mais quand on parle de mettre en place des cours de laïcité, je ne comprends pas, c’est absurde. L’école n’est-elle pas laïque par principe, par décret, même ?

Le débat, au fond, ne p04042210_laicite+x1paorte peut-être pas sur la laïcité elle-même, mais sur ce qu’elle empêche : faire de sa religion un outil de communication, un étendard politique. Le voile intégrale comme une pub pour l’islam radical tandis qu’en face, la laïcité protègerait du prosélytisme religieux. Pas de religions dans l’espace public voilà notre loi. La France, comme d’autres pays, en accueillant toutes les religions, a choisi d’en trouver une commune, dominante : celle de la liberté de culte sans lien avec l’État. C’est une invention qui garantit, à tous, la protection de la République. Ceux qui publient des caricatures du prophètes ou des Jésus dans du pipi comme ceux qui veulent défiler pour exprimer leur colère et leur indignation.

« Moi je suis musulman, je ne dérange personne avec ça, mais respectez ma religion. » Phrase devenue culte, sous-entendu : « laissez-moi mettre mon foulard intégral où je veux et quand je veux ». Bah… En fait non, c’est pas possible ! Pas possible non plus que les cinglés anti-avortement occupent des maternités au nom de leur foi. La laïcité c’est LE principe qui ne permet pas de laisser dire à quelqu’un « Dieu a dit… ». La République lui répond, doit lui répondre : « tu es gentil mais rentre chez toi pour mettre ta burqua, ta kippa, ou ta cornette. »

La force de la laïcité est aussi sa faiblesse : un concept si fort, si intuitif, qu’on a du mal à le cerner avec des mots. Voilà pourquoi il faut la protéger, pour ce qu’elle a de si complexe. Une loi ne sera donc jamais suffisante pour dire ce que la laïcité est réellement : le désir de vivre ensemble dans la reconnaissance de l’autre. Alors oui cela peut provoquer des malaises, des souffrances, une forme d’intolérance. « Si je peux pas vivre ma religion alors qui suis-je ? » Pas facile. Oui la laïcité pour certains est un effort presque impossible à comprendre. Mais notre société, notre pays se fabrique aussi sur des sacrifices qui sont le prix de l’union.

Alors, répétons, sans se lasser, à nos enfants, de quelque confession ou origine qu’ils soient, nés ou non en France mais qui désirent y vivre, que l’humour et les caricatures ont toujours été une façon, certes politique, mais absolument pacifiste de s’exprimer. Ne laissons pas l’histoire se répéter, Karl M nous a prévenu : « la première fois c’est une tragédie, la deuxième fois, une farce. » Et une farce tragique. Des combats violents ont permis de gagner ces libertés et cette laïcité qu’on fait – un peu – semblant de ne pas comprendre. Autant de victoires du peuple qui doivent nous procurer une immense fierté, au même titre que le droit de vote pour les femmes, l’avortement ou l’abolition de la peine de mort. Et c’est cette immense fierté qu’il faut transmettre.

Plaisir d’offrir, joie de recevoir.

6 réflexions sur “C’est meilleur quand on partage // Une contribution de Marinette Lévy, scénariste.

  1. Moi j’ai du mal à comprendre que ce soit si difficile à comprendre. La religion est une chose intime, elle s’exerce et se vit et se pratique dans l’intimité (de sa maison ou de son temple, quel qu’il soit). Pourquoi, en quoi est-elle si difficile, cette idée-là ? Elle ne l’est pas. Franchement. N’importe qui peut la saisir. C’est donc qu’il y a autre chose. Un autre malaise. Qui n’est pas tellement religieux en fait. Qui est une d’autre essence. Mais laquelle ? (à suivre…)

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  2. Je pense que justement c’est parce que la foi est une chose si intime que les fervents se sentent attaqués quand on en régule leur gestion… Et surtout ce que j’essaye de dire en fin de texte, : la méconnaissance, l’ignorance rend paranoïaque et laisse croire que laïcité = anti croyance. l’autre chose, c’est donc ça: l’éducation, la culture, la connaissance…

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    • Je suis d’accord, mille fois d’accord avec vous – mais si je peux me permettre, il manque un élément à votre raisonnement. Si vous me permettez de déplier ce coin de la feuille : Pourquoi la foi est-elle pour ces croyants musulmans une chose si précieuse qu’ils ne supportent pas non pas sa régulation (la laïcité n’est pas cela, elle est le contraire, elle est une protection de la foi par la délimitation – qui n’est pas non plus une limitation – de son espace d’expression)? La religion semble être le dernier référent, le dernier refuge, même, pour des populations par ailleurs en total dévissage social et économique. C’est là me semble-t-il que le bât blesse vraiment – et c’est là que la politique est mise en accusation, et doit l’être, et doit répondre des conséquences de ses actes. On a tellement ghettoïsé une partie de la population française qu’on ne lui a laissé comme seule planche de salut qu’une lecture rigoriste de la croyance et des pratiques religieuses. Ce qui fait qu’on aboutit aujourd’hui à cette hallucinante confusion entre deux règles : la règle légale républicaine, et la règle religieuse. Télescopage entre la modernité politique et l’archaïsme religieux. Facile de s’en étonner quand on habite dans Paris intra-muros et qu’on a la chance de faire partie de la classe moyenne (je parle de moi, par exemple). Mais quand on n’a rien, ni perspective, ni propriété, ni argent pour finir le mois, ni boulot, ni espoir d’une vie meilleure pour soi ou pour ses enfants, alors on est probablement plus enclin à se crisper sur la seule chose qu’on possède, qui est à soi et rien qu’à soi, et à confondre cette intimité avec une dignité – la seule dignité qui reste : sa foi. Donc oui, culture, éducation, vous avez raison, mille fois raison, c’est la seule – LA SEULE – réponse politique possible. La seule qui nous sauvera, celle sans laquelle nous crèverons lentement mais sûrement.

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  3. Elisabeth Badinter : « Il s’est produit un renversement à gauche sur la laïcité, produit d’une gêne considérable face à la montée de l’islamisme. Tétanisée à l’idée d’être taxée de stigmatisation d’une population d’origine immigrée, la gauche s’est empêchée de traiter cette situation nouvelle, mais pas si différente de l’affrontement avec l’Eglise un siècle plus tôt. »

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  4. Et ce qu’elle relate ensuite, est édifiant: « C’est la phrase stupéfiante de Lionel Jospin à l’Assemblée : « Nous essaierons de les convaincre d’ôter ce signe religieux, mais, si elles ne veulent pas, nous les accepterons. » La gauche, à rebours de sa longue tradition, admettait que la religion entre à l’école publique, et son Premier ministre se défaussait sur l’avis du Conseil d’Etat qui l’organisa. »

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