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La crise, quelle crise ? // Une contribution de Sophie Nordmann, philosophe, docteur en philosophie à l’EPHE

220px-Francesco_Salviati_005Il paraît que nous sommes en crise… rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous : l’Histoire a toujours avancé par crises successives, elle est faite de sauts, et de soubresauts. Les périodes calmes et prospères n’en sont, finalement, que des parenthèses.

« Tous les grands empires et civilisations se sont crus immortels – les empires mésopotamien, égyptien, romain, perse, ottoman, maya, aztèque, inca… Et tous ont disparu et ont été engloutis. Voilà ce qu’est l’histoire : des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons des émergences inattendues. »  (E. Morin).

Oui, c’est vrai, sauf que contrairement aux empires du passé, la crise est la structure même de nos sociétés capitalistes et démocratiques : le propre de la démocratie moderne c’est de se nourrir de ses contradictions internes, et le principe même du libre échange concurrentiel est de tirer sa dynamique des crises qu’il traverse.

Alors oui, nous sommes en crise, mais la crise n’est pas pour nous une donne conjoncturelle, mais bien quelque chose de structurel. Oui, c’est vrai, nous sommes sortis de la croyance en un progrès linéaire de l’humanité, qui suivrait tranquillement le cours de l’histoire. Oui, c’est vrai, nous sommes dans une profonde incertitude. Oui, c’est vrai, nous sommes entrés dans ce que le sociologue Ulrich Beck appelle la « société du risque »…

Alors que faire ? Ecouter, peut-être, ce que nos Anciens ont à nous dire sur la contingence des choses humaines… 

A quoi doit-on faire appel en temps de crise ? Pas à la science, répond Aristote, car la science ne vaut que pour le domaine des choses immuables et nécessaires. Non, pas à la science, mais à cette vertu suprême de l’homme libre qu’est la phronêsis, la prudence. Prudence qui ne rime pas avec frilosité, mais au contraire avec audace et courage. Courage d’accepter l’immaîtrisable, le contingent, l’aléatoire. Audace de saisir le Kaïros c’est à dire l’instant propice : la vigilance à l’instant, voilà sans doute le plus important. Vigilance encore plus cruciale lorsque tout bouge à une vitesse vertigineuse, lorsque plus rien n’est stable, et lorsque le moindre ébranlement menace de tout faire s’écrouler. Cette attention portée au temps de l’instant est peut-être ce qui fera la différence entre ceux qui sortiront neufs de la crise et ceux qui y laisseront leur peau…

Car la crise a deux visages – elle est à la fois menace et chance. « Le changement du monde n’est pas seulement création, progrès, il est d’abord et toujours décomposition, crise » (Alain Touraine). Autrement dit, les risques actuels sont imprévisibles et ambivalents : si, d’un côté, ils peuvent générer des catastrophes, ils créent, de l’autre, de nouvelles ouvertures sur le monde. La crise, ce moment de l’entre-deux, de l’incertitude, de l’ébranlement des assises, est aussi la chance de celui qui sait s’en emparer pour avancer. Et celui qui saura s’en saisir, nous enseigne Aristote, ce n’est pas tant celui qui aura accumulé le plus de science et de savoir en vue de maîtriser le cours des choses – qui  reste contingent quoi qu’on fasse ! – que celui qui aura su agir avec phronêsis (prudence), c’est-à-dire se rendre vigilant au kaïros (à l’instant propice). Vive la crise !

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