// Droits Libertés/// Général

Post-Partisan : Qui a peur des sujets qui fâchent ? // Épisode 1 // Une contribution d’Isabelle Sorente, écrivain

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Dans un article paru en 2011 dans la revue Edge, Jonathan Haidt, professeur de psychologie sociale à l’université de Virginie, analysait l’impact des valeurs sacrées sur nos raisonnements, nos choix quotidiens et nos relations, impact d’autant plus puissant que nous refusons d’en reconnaître l’existence. Sous l’influence d’une valeur sacrée, nous abandonnons la pensée pour raisonner en théologiens intuitifs, dit Haidt, qui pense d’abord aux débats universitaires. Je serais plus radicale : les valeurs sacrées nous transforment en théologiens émotifs. C’est même à cette émotivité débridée que nous pouvons reconnaître leur influence. Monsieur Prométhée, par exemple, persuadé que la technologie est le remède à tous les maux, que toute question métaphysique est un problème technique auquel l’homme finira bien, avec le génie qui le caractérise, par trouver une solution, monsieur P. se découvre tout d’un coup une aversion pour la science dès qu’on lui parle de procréation médicalement assistée ou de gestation pour autrui. Le théologien émotif vient de faire son apparition. Madame Liberté qui défend le droit des individus à jouir comme ils l’entendent, soutient les syndicats de prostituées, madame L. qui fait du bénévolat pour aider les toxicomanes, serait prête à lapider tel homme politique parce qu’il a trompé sa femme – qu’il soit un junkie du sexe ne fait qu’aggraver son cas. La théologienne émotive vient d’entrer en scène. Idem pour tous nos points aveugles, car c’est le propre du théologien émotif lorsqu’il s’empare de notre esprit de nous aveugler : on peut penser au fond de soi que l’autorité à l’école est une bonne chose, penser que la pénalisation des clients des prostituées est une erreur, penser bien des choses qu’on garde au fond de soi, de peur de heurter les valeurs sacrées du clan auquel on appartient.

Le théologien émotif fait son apparition chaque fois que le terrain glisse : le théologien émotif n’aime pas glisser. Il refuse de penser en terrain miné. Aux sujets casse-gueule, il oppose une opinion sacrée comme le marbre. La valeur sacrée fige la pensée, elle joue le rôle de pierre tombale (ou de cache-sexe). C’est vrai que les risques sont grands, à commencer par celui d’être chassé de son clan. Les coreligionnaires sont cruels avec ceux qui déçoivent leur idéal : du crime passionnel (l’amour est une valeur sacrée à manier avec précaution) à l’accueil réservé aux premiers communistes qui osèrent dirent que oui, il existait des goulags en URSS, les exemples sont innombrables. La politique, la liberté des mœurs, la bioéthique, l’économie ne sont pas des « sujets » distincts les uns des autres, ce sont les questions ambivalentes qui travaillent notre monde. Toutes sont reliées entre elles. Toutes mobilisent des forces élémentaires qui, c’est le propre des éléments, ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises mais aptes à retourner les situations. Lutter contre les guerres de religion commence par soi-même : malmener le théologien émotif que j’abrite en moi, penser en terrain miné, choisir délibérément les sujets qui (le) fâchent. Voilà le service que nous sommes en droit d’attendre de ceux qui pensent, de ceux qui gouvernent, de ceux qui gèrent, de ceux qui aiment, le service que peuvent se rendre les uns aux autres les citoyens engagés : Accepter l’inconfort. Prendre le risque. Penser en zone d’ambivalence. La pensée post-partisane est tout sauf un juste milieu confortable.

Le théologien émotif n’aime pas l’ambivalence. Et il est souvent en colère. A moins qu’il réclame une assistance psychologique, ça aussi, c’est bien son genre. Promis, mon théologien émotif va en voir de toutes les couleurs. Je compte consacrer une énergie radicale à ne pas entrer en guerre, c’est-à-dire à choisir les terrains les plus glissants qui soient. Ce qui demande de lutter contre une accélération fatale pour la pensée (le théologien émotif dégaine vite), et une certaine forme d’esthétique. Suite au prochain billet.

 

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