// Droits Libertés/// Général

L’impossible contrat social ! // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur de philosophie à Paris 8

Couder_-_Le_Serment_du_Jeu_de_Paume_20_juin_1789Comme le rappelait Isabelle Sorente il y a quelques jours, n’être plus d’aucun parti, le « post-partisan » est un défi non seulement conceptuel, mais encore affectif.

Conceptuel parce que penser contre soi exige une torsion de l’intelligence. Affectif, parce que cette torsion de l’intelligence ne peut pas s’accomplir par l’intelligence, mais bien par une révolution intérieure, qui attaque nos croyances et nos passions.

Croyances et passions qui sont le socle invisible de nos constructions intellectuelles. Un socle enfoui (comme tous les socles me direz-vous) et relégué aux limbes préconscientes, comme les racines de l’arbres s’enfoncent loin des regards pour se faire oublier et laisser admirer tronc, branches et floraisons, cette formidable architecture de la nature.

Croyances et passions qui ne sont pas à bannir – que ferait-on sans elles ? – mais qu’on peut mettre au jour, ne serait-ce que pour soi-même, dans un tête-à-tête douloureux que nous avons l’habitude de fuir.

Croyances et passions que l’on peut aussi réorienter, à condition qu’elles soient identifiées comme telles. C’est ce que William James, dans son ouvrage du même titre, appelait la volonté de croire : « La conviction que chacun possède de ne se rendre qu’à l’évidence objective n’est qu’une opinion subjective qui s’ajoute aux autres. » le climat intellectuel dans lequel nous grandissons rend nos hypothèses « vivantes ou mortes », dit-il. Autrement dit, si plusieurs options s’offrent à nous, toutes aussi légitimes du point de vue de la raison, certaines d’entre elles seront écartées, parce qu’elles ne rencontrent pas notre tissu affectif.

Ou comme le dit Galéjac, repris par Boris Cyrulnik dans le deuxième tome de son autobiographie, « Tout objet de science est un aveu autobiographique. » Et puisqu’on en est à citer, pourquoi se refuser le plaisir de la suite de ce texte : « les abstractions ne sont pas coupées du réel, elles donnent une forme verbale à notre goût du monde » et encore « Aucune théorie ne peut être totalement explicative, sauf les théories à prétention totalitaire ». Et VLAN pour les dogmatiques en tout genre, qui excèdent malheureusement l’univers des sciences, qu’elles soient humaines ou « dures ».

William James l’avait déjà observé : « La vitalité ou le défaut de vie d’une hypothèse n’expriment point des propriétés intrinsèques, mais un rapport entre l’hypothèse et chaque penseur individuel, elles se mesurent à la volonté d’agir qu’elles provoquent. »  Alors oui, nous nous engageons dans les hypothèses qui possèdent pour nous le maximum de vie. Mais c’est alors que la « vie » peut nous jouer des tours. Car comment faire la part entre ce qui nous meut, et ce qui nous aveugle ? – La passion a cette ambivalence.

Rappelons la phrase de Montaigne (il nous excusera le péché de la citation, lui qui dans son écriture accueillait les autres en tissant leur parole à la sienne – déjà une position d’écriture post-partisane !), « la vie doit être elle-même à soi sa visée ». Aussi quand la passion devient mortifère, c’est que ce « maximum de vie » est devenu le masque d’une pathologie – la pathologie de l’absolu. Ne soyons pas absolutistes, y compris dans nos convictions : « une justice, sinon injuste, au moins vaine et hors de saison » (Montaigne encore), c’est une justice qui peut devenir injuste à se déclarer intangible en des temps qui ne l’entendent pas. De là à la terreur, il n’y a qu’un pas.

Il ne s’agit pas de céder au relativisme, bien au contraire, mais de nous ouvrir aux hypothèses, plus vivantes pour d’autres que pour nous-mêmes. N’était-ce pas la martingale de la démocratie, cette « volonté générale » chère à Rousseau, issue du contrat social, et qui consiste à distinguer l’homme du citoyen, à se délester de l’intérêt particulier – et dans intérêt particulier, il y a aussi nos convictions particulières – au profit d’un intérêt commun ? Se penser soi-même non seulement comme homme mais également comme citoyen, c’est-à-dire comme être capable de se dépasser, de s’arracher à ses particularités et particularismes, sans pour autant les renier, pour faire entendre leur voix à condition qu’elles soient compatibles avec celle des autres ? Se penser comme soi-même et comme autre, sans épouser la cause d’un groupe, d’un corps, qui détruirait la magie mathématique du contrat social ?

Les intérêts particuliers, s’additionnant se transforment, la voilà la recette énoncée et jamais appliquée, puisqu’elle dépend de nous, et seulement de nous, et que ce « nous » demeure notre énigme. Pourtant, n’est-ce pas ce que nous sommes en train de chercher à créer ? Un Nous. Ce pronom personnel qui sert généralement à la revendication d’un groupe, n’a jamais réussi à définir le peuple. Et le peuple lui-même se cache sous ou dans des périphrases ; populace, masse, peuple de gauche, peuple de droite (bon, ça c’est un oxymore), mais « peuple » tout seul, doit-il nécessairement s’évanouir dans une abstraction filandreuse ?

La réflexion post-partisane est une tentative de redonner sens au contrat social, mais elle fait mal, exigeant de nous que nous soyons nos premiers adversaires, parce que nous n’avons pas chacun le monopole de l’intérêt général.

Même si nous avons quelques idées sur la question…

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