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Mon fond de volaille, c’est un rapport à l’autre. // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur de philosophie à Paris 8

15930_10153078745886823_7556841389114919410_nUn jour je me suis réveillée et une saloperie de révélation m’est tombée dessus : mince, je ne suis pas de gauche en fait ! Les cieux ont grondé, et j’ai pleuré un peu sur ma croix. Père, père, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Je séchais quelques larmes en me rendant à l’évidence : je ne suis pas de droite non plus ! légèrement rassurée, mais ayant quelque peu entamé mon Œdipe, je conclus que si j’étais de gauche la veille encore, c’est parce que je n’étais pas de droite.

Indubitablement, ça ne suffisait pas. Je ne pouvais plus me permettre d’être contre, parce que contre, c’est encore trop près. Encore fallait-il que je comprenne ce qui m’arrivait. Et ce qui m’arrivait n’était pas un rejet, ni un regret, à peine une déception. Je suis trop bien placée pour savoir que l’épreuve du réel génère nécessairement la déception. Non, c’était plus diffus, un vague sentiment, une ambiance au creux du cerveau, un fonds comme les fonds de volaille, ceux qui donnent le goût.

Mon fonds de volaille, c’est un rapport à l’homme. Voilà. C’est ça qui me dérangeait, telle la princesse au petit pois, j’avais ce truc coincé, une toute petite démangeaison, sauf que les matelas, c’était tous les sédiments de l’enfance, et que pour les enlever, il faut se lever de bonne heure. Attention, rien contre papa, je n’ai pas l’intention de déboulonner les idoles, pas la mienne en tout cas, ou du moins, pas devant les autres, je n’ai pas cette impudeur. Mon petit pois, c’est le rapport à l’homme : le pauvre, l’arabe, le juif, le noir, le laissé pour compte, celui que la gauche est censée représenter avec les autres. Mais elle ne les représente pas, elle les aide, elle les soudoie en les aidant : elle ne les reconnaît pas. Elle les assiste, comme des demeurés, des enfants handicapés, des vieux séniles, mais elle ne les reconnaît pas. Elle leur donne la béquée, leur envoie de l’aide humanitaire, mais elle ne les reconnaît pas. Cette mauvaise conscience de gauche, c’est elle que je traquais depuis un moment déjà. Celle qui confond le respect et la condescendance. Celle qui croit acheter la paix sociale, avec son angélisme qui se nourrit de peur. Son humanisme déraciné, qui a troqué le langage de vérité au profit de l’euphémisation !

Et la peur de l’autre est devenue peur des citoyens, ces gens-là qui pourraient être mécontents, on a peur de leur déplaire, qu’ils ne nous aiment plus nous qui les aimons tant, alors on continue à leur parler comme à de tout petits enfants dont on craint la crise d’adolescence, parce qu’il se pourrait bien qu’elle nous explose à la gueule. On a peur de faire mal, on a peur du conflit, on évite, on communique, on ne leur parle plus, on leur invente des histoires.

Mais « les gens » – eux – ils n’ont pas peur qu’on leur dise des choses qui fâchent, qu’on fasse respecter la justice, qu’on ose le clivage, ils n’ont pas peur de prendre les armes si on leur donne le motif de la guerre, ils n’attendent pas la bouche ouverte le supplément familial et le remboursement des soins. Ils n’ont rien contre payer des impôts, s’ils comprennent pourquoi ils les payent, et même, certains d’entre eux, sans le sous, ne seraient pas contre contribuer, moyennant un euro, cinquante centimes, trois fois rien, sinon le symbole de l’implication. L’impôt aujourd’hui est devenu un repoussoir, alors qu’il est le lieu même de l’engagement collectif.

Alors, au bout de ces palliatifs de gauche, celui qu’on ne reconnaît pas, il va la chercher ailleurs la reconnaissance, et tant pis si c’est par la terreur. Pour se faire respecter, il va trouver un autre credo, il va devenir un « héros ». La gauche a abandonné le champ de l’héroïsme à ce qui en est le meilleur faux ami, ces valeurs viriles d’un ancien temps où la violence pallie l’absence de valeur, où la violence est devenue valeur. La gauche a voulu ignorer la violence, mais la violence est en chacun d’entre nous. Nous aimerions tellement la canaliser pour un projet commun, faire tomber les vieilles gardes, les conservatismes, les lobbies. Nous aimerions qu’une révolution des idées tue dans l’œuf une révolution des affects. Ou qu’elle les ordonne à ses propres fins. Nous aimerions que renaisse l’utopie, parce qu’elle est une violence faite au réel.

Toute cette énergie gâchée, pour se retrouver un matin, sans boussole, si je ne suis ni à gauche ni à droite, alors où suis-je ?

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