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La fatigue démocratique // Une contribution de Fanny Burdino, scénariste et professeur à Paris 8

3096540853_5d25a70cac_oAbstentionnisme. Tous les taux de participation aux dernières élections baissent de façon déplorable. Les sondeurs le confirment : on ne s’intéresse plus à la politique ! Surchauffe du monde médiatique. Catastrophe annoncée. Gesticulation épuisante des femmes et hommes politiques qui nous exhortent à nous ressaisir, à nous lever, à nous engager. Nous ne les croyons plus, nous ne leur faisons plus confiance et nous baissons irrévocablement le son de nos postes.

« Les symptômes dont souffre la démocratie occidentale sont aussi nombreux que vagues, mais (dessinent) les contours d’un syndrome, le syndrome de fatigue démocratique, une affection qui n’a pas encore été explorée systématiquement, mais dont il est néanmoins indéniable que nombre de démocraties occidentales sont atteintes. » affirme David Van Reybrouck dans son ouvrage Contre les élections qui devrait être le livre de chevet de tous ceux qui cherchent un avenir possible.

C’est vrai, je suis fatiguée. Oui. Je suis fatiguée, comme Fanny Ardant dans La femme d’à côté. Je suis fatiguée, de façon chronique, je me lève fatiguée, je m’endors fatiguée. Si je fais du sport pour ne pas céder, pour sentir mon corps exister dans un ultime sursaut, la fatigue qui s’ensuit n’en est que décuplée. Je suis épuisée, pourtant je ne fais rien de spécial. Rien que la vie moderne, normale, les enfants, un travail choisi. Une française moyenne comme il y en a tant. Une française moyenne et aujourd’hui fatiguée.

Alors quoi ? David Le Breton, anthropologue, explique dans son dernier livre Disparaître de soi que cette fatigue ressentie est « un détachement. » Elle frappe certains d’entre nous sans qu’on y prenne garde. Un détachement opère. Une absence au monde. On baisse l’intensité de notre rapport au réel. On se replie. On se met veille. A la fois visible et invisible. La fatigue signe alors notre disparition progressive.

Ces deux auteurs ne sauraient dire plus justement le malaise profond que nous vivons. Nous sommes là, nous nous levons, nous travaillons, nous pointons au chômage, nous mettons nos enfants à l’école, nous avons des comptes en banque, nous jouons le jeu de la société, du collectif, de la Nation, mais nous ne sommes pas là. Nous sommes en veille. David Le Breton et David Van Reybrouck ont raison, nous sommes d’un point de vue intime comme politique : visibles et invisibles.

Pourtant il y a eu le 11 janvier, un rassemblement qui nous a montré un possible destin commun, qui nous a rappelé à nous-même. Ça faisait du bien d’exister à nouveau. Mais deux mois plus tard comment nous sentons-nous ? En vérité, la fatigue pointe déjà. Elle est à la manœuvre, et de façon sournoise nous pousse lentement, sans qu’on le veuille mais sans qu’on y résiste réellement, vers les extrêmes, évidemment. Le Front National ne nous exhorte pas au réveil, lui. Il comprend notre lassitude. Il comprend notre envie de repli. Il dit : « C’est normal d’être fatigué, nous allons nous occuper de tout. Ne vous inquiétez pas. Bientôt vous pourrez dormir. »

Nous assistons alors impuissants, sidérés, étrangement absents, à la banalisation d’un récit. Éric Zemmour fait le lit d’une droite réactionnaire, Michel Onfray se dit intéressé par un penseur d’extrême droite, dans une soirée le rédacteur en chef d’un journal annonce que si Marine Le Pen est élue ça ne changera pas grand chose, Roger Cukierman trouve la dirigeante du Front National irréprochable, Madonna sur un plateau de télévision voudrait prendre un verre avec elle, Alain Finkielkraut s’étend sur la réalité du problème de l’immigration, dans la radio un patron d’entreprise ne veut pas voter pour l’UMP, pas pour la gauche non plus, alors ce sera Front National, même s’il n’est pas d’accord avec eux, Nicolas Sarkozy parle de FNPS, Jean-Jacques Bourdin sur RMC fait dire à Roland Dumas qu’un lobby juif influence Manuel Valls etc…. Gesticulation politique. Surchauffe médiatique. Toutes ces paroles forment progressivement un récit rendu crédible par notre baisse de forme, celui du Front National au pouvoir en 2017.

Dans leurs livres David Van Reybrouck et David Le Breton pénètrent lentement au coeur de ces systèmes et chacun à leur manière proposent des solutions, des perspectives. Mais au fond, cette fatigue, si elle est là, c’est qu’elle nous appartient. C’est peut-être une bonne nouvelle. Dès lors qui d’autre que nous-même, par une introspection sincère et profonde, peut parvenir à reprendre pied ?

L’urgence est d’arrêter de nous déprendre du réel. D’agir avant de fermer les yeux. Définitivement.

Contre les élections de David Van Reybrouck Actes Sud – Achetez

Disparaître de soi de David Le Breton Éditions Métaillé – Achetez

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