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A quoi sert le langage aujourd’hui ? // Une contribution de Mazarine Pingeot, écrivain, professeur à Paris 8

Mains_1 La question est biaisée, me direz-vous, le langage n’est pas censé servir à autre chose que s’effacer derrière son signifié. Il y a le fond et la forme, la forme n’a-t-elle pas vocation à être sinon transparente, du moins une simple esthétique du discours, qu’il soit politique ou médiatique ?

Certes non, le langage est aussi une rhétorique qui sert à démontrer ce que l’on veut. Il est un outil du débat, et il y eut même une époque (préhistorique si l’on en juge que le temps présent a presque réussi à effacer la dimension du passé, et je ne vous parle pas de Charlemagne, mais bien de la fin du dernier siècle), où les figures de style, la saillie, l’éloquence pouvaient encore susciter l’admiration.

Que le langage se soit appauvri est un secret de Polichinelle, mais que derrière lui, la pensée ait fini par se restreindre, c’est là une chose plus inquiétante. Inquiétante et pourtant liée au déclin du langage. Que s’est-il passé pour que « dire » soit devenu risqué ? Pour qu’appeler un chat un chat soit l’ultime acte de courage d’un homme politique, bien conscient que son audace sera chèrement payée, par l’armée des censeurs, et le monopole du bon goût. La censure d’Etat a donné bien du mal aux écrivains des Pays de l’est par exemple pour élaborer des stratégies de la langue et du récit.

Mais aujourd’hui, la censure a pris un nouveau visage, les médias et les politiques l’ont ingérée comme un poison insidieux dont le pire des attributs est qu’il est invisible. Ce qui libère un espace conséquent pour que les polémistes en tout genre se donnent une allure de guerrier. Puisque le débat est confisqué par les ayatollah du politiquement correct (et les partisans du « parler vrai » en font tout autant partie), les nouveaux extrémistes ont la voie libre pour éructer leurs propos antisémites, racistes, homophobes et j’en passe. Et cette presse bien-pensante est ravie de les accueillir sur ses ondes, après tout ça fait le buzz et ça fait vendre.

signesAlors sur quel espace peut se libérer la parole, qui ne soit pas libération de la haine et du refoulé ? Ou comment faire en sorte qu’il existe un espace à équidistance entre la normativité du discours actuel qui masque plutôt qu’il ne dit, et l’expression brute de la haine qui dit plus qu’elle ne pense ? Où sont passées les passions qui ne soient pas des passions mortifères, et comment pourraient-elles s’exprimer quand « nommer » devient tabou ? Pourquoi « islamisme » est devenu un gros mot, quand de l’autre côté, une parole musulmane éclairée n’a pas voie de cité ? Elle existe. Qui la diffuse ? Seul le langage aseptisé et l’éructation de la haine semblent pouvoir être médiatisées : c’est le bruit insidieux que charrient les ondes et les plateaux télé. Nous avons intériorisé la peur de dire. Pourtant, « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » avait prévenu Camus. Mal nommer les choses, c’est la porte ouverte à la radicalisation. Ce double malheur s’est abattu sur nous.

Notre espace démocratique s’est clivé : d’un côté la parole sage et morne, irréprochable, mais qui ne dit rien, de l’autre les hystérisés, car il est bien possible que ces hystérisés seraient restés seulement hystériques mais encore capable de débats si ne leur étaient tombés dessus le marteau de la censure et le cri des vierges effarouchées.

Ce qui ne signifie pas que je sois pour la liberté d’expression à tout va, au contraire – elle est dangereuse lorsqu’elle ne s’accompagne pas du principe de responsabilité. Mais le principe de responsabilité ne peut être envisagé que dans les conditions du débat. Et les conditions du débat ne peuvent être opérantes que si le langage est libéré de sa gangue politiquement correcte. Parler de frappes chirurgicales pour un raid aérien permet d’effacer la couleur du sang (faire la guerre sans mort, un concept très contemporain validé par la langue), quand on entend sur une autre fréquence « la zone à défendre vient de tomber », s’agissant des zadistes – vocabulaire guerrier qu’on n’ose plus employer pour la vraie guerre, mais qu’on n’hésite pas à brandir s’agissant d’un barrage à construire.

Les pulsions sont libérées à trop être restreintes par la chape de plomb d’une novlangue standard, celle dont les politiques et les médias usent pour être aimés, et surtout ne pas faire de bruit. Dormez, dormez citoyens, on ne vous parle plus, on communique. Et certaines radicalisations pourraient bien être le fait de cette nouvelle censure qui non seulement empêche la joute, mais encore, en excluant de son champ tout ce qui n’obéit pas à cette norme, incite à l’outrance.

Ceux qui sont maîtres du langage sont maîtres du monde, mais si le langage est réduit à cette portion congrue qui valide l’hypocrisie comme valeur, la maîtrise du monde pourrait bien passer du côté de ceux qui hurlent plutôt qu’ils ne parlent.

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