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La morale du salaire // Une contribution d’Alexandre Malafaye, président du think tank Synopia

Img397173184 La polémique qui a entouré l’annonce du versement d’un « bonus de bienvenue » au nouveau patron de Sanofi n’a pas contribué à rapprocher les Français et les entreprises. Nous ne pouvons que le déplorer.

À l’origine, il s’agissait pour Sanofi de compenser le manque à gagner de son nouveau directeur général qui, en quittant l’allemand Bayer allait perdre 4 millions d’euro de primes diverses et plus values sur des stocks options. Du point de vue contractuel, et au regard des pratiques internationales en matière de rémunération des grands patrons, rien d’anormal, dit-on. Mais en France, tout le monde n’est pas de cet avis et il n’a pas fallu attendre longtemps pour que naisse la controverse.

Hélas ! Chacun a défendu sa chapelle, sa clientèle, et, dans la confusion des débats, que le parti pris des journalistes n’a pas manqué de compliquer, les questions de fond n’ont pas été posées, sur les rémunérations des grands patrons dans un contexte global, et sur l’exemplarité. En l’occurrence, et pour paraphraser un fameux passage des Corinthiens, si l’esprit vivifie, les chiffres ont une nouvelle fois tué.

En démocratie, s’il est légitime de s’interroger sur le niveau de rémunération des dirigeants, quels qu’ils soient, de grâce, ce débat ne devrait pas se faire au détriment des intérêts économiques de la France, ni du dialogue social. Sachant qu’un minimum de bon sens, d’honnêteté intellectuelle ou de connaissance, aurait dû conduire les analystes politiques et syndicaux à distinguer avant tout commentaire trois catégories dont les rémunérations répondent et répondront à logiques différentes : les patrons des grandes entreprises publiques (EDF, SNCF), ceux qui dirigent des groupes privés (Sanofi, Total) et enfin, ceux qui sont à la fois dirigeants et actionnaires (LVMH, Dassault). L’amalgame ne profite qu’aux populistes trop heureux de tout mélanger pour entretenir leur fonds de commerce partisan.

Soyons clairs et lucides, si nous voulons que les entreprises françaises soient dirigées par les meilleurs, il faut offrir à ces derniers des rémunérations équivalentes à ce qu’ils gagneraient dans d’autres pays. Il est de la responsabilité de la classe politique de l’expliquer sereinement aux Français. Pour autant et on peut le dire sans équivoque, il est impératif de moraliser les choses. Mais – sans pensée globale – toute mesure serait un échec annoncé. Il est donc impératif de considérer l’ensemble des acteurs en situation de grande responsabilité et pas seulement les patrons.

Ainsi nous pouvons travailler à ce qu’un jour prochain, des règles encadrent les écarts de rémunération entre les plus hauts et les plus bas salaires au sein des entreprises, pour atteindre un niveau « moralement » acceptable. Pour cela on pourrait par exemple prendre en compte des critères de performance pour déterminer primes et bonus des dirigeants : une partie sur les résultats financiers, une partie sur le social, la création d’emploi, le climat dans l’entreprise, le taux d’emploi réel des handicapés, la diversité etc. Et dans ce cas, on se fiche pas mal du montant des primes. Si un Directeur général gagne 10 millions d’euro parce qu’il a contribué à créé des milliers et des milliers d’emplois, qui ira se plaindre ?

Il n’y a donc pas « rien à faire » contre l’amoralisation de cette finance si controversée aujourd’hui et l’Union Européenne, avec Michel Barnier qui a plafonné les bonus des banquiers prouve le contraire. Mais chacun doit comprendre que, mondialisation oblige, de telles dispositions ne peuvent s’appliquer qu’à un large périmètre, au moins à l’échelle d’un continent. Le pays qui prendrait seul l’initiative se tirerait une balle dans le pied, ce qui, en période de compétition internationale accrue, serait suicidaire. Ainsi la taxe à 75 % imaginée par le candidat Hollande…

Dans le cas précis de Sanofi (mais qui fait malheureusement bien souvent école), du point de vue éthique, s’il faut blâmer les polémistes pour la dimension partiale et partielle de leurs vues, il convient sans doute de jeter la première pierre à l’entreprise elle-même. Comment, dans le contexte actuel, les administrateurs et la direction de la communication ont-il pu imaginer que ce bonus de bienvenue allait passer comme une lettre à la poste ? Ont-ils pensé à la réaction des cent dix mille salariés du groupe ? N’y avait-il pas d’autres moyens que de jeter de l’huile sur les braises sociales et de provoquer un tollé médiatique ? Il y a là une forme de mépris des réalités qui ne peut manquer d’étonner.

De son côté, le nouveau directeur général aurait peut-être dû avoir en tête la maxime du poète latin Claudien avant d’accepter son bonus : « l’exemple du monarque est la loi sur la terre ». Quand on a la chance et l’honneur d’être choisi pour présider aux destinées d’un groupe considérable comme Sanofi, les questions d’argent ne sont-elles pas secondaires au regard du projet et des responsabilités ?

C’est un drôle de signal qu’il a envoyé à l’ensemble des collaborateurs du groupe pharmaceutique : en interne, la question de sa rémunération sera perçue comme sa première priorité. Alors même que rien n’a commencé, cet épisode financier risque de laisser des traces et de créer des doutes sur les motivations réelles du « chef ». Car la différence entre le numéro un et tous les autres, c’est sa place dans l’organisation, la hiérarchie, l’ordre : il est LE numéro un. À ce titre, le chef est garant, et même porteur, d’une vertu particulière, qu’il se doit de faire vivre et diffuser chaque jour et sans relâche. L’éthique.

 Pour voir plus loin

Le classement des patrons les mieux payés en 2014 : ICI

La taxe à 75% abrogée depuis le 1er janvier, les bénéfices, les conséquences : ICI

Et enfin 4 mesures fortes proposées par un think tank pour encadrer ou moraliser les différences salariales : ICI

2 réflexions sur “La morale du salaire // Une contribution d’Alexandre Malafaye, président du think tank Synopia

  1. Le postulat de base sur lequel repose tout le raisonnement: « Soyons clairs et lucides, si nous voulons que les entreprises françaises soient dirigées par les meilleurs, il faut offrir à ces derniers des rémunérations équivalentes à ce qu’ils gagneraient dans d’autres pays ».
    Pourquoi partir de ce principe, qui coupe court d’emblée à toute discussion sur le plafonnement des salaires? Je ne suis pas d’accord avec ce postulat de base (qui n’a d’ailleurs, sauf erreur de ma part, jamais été mis à l’épreuve du réel). Et il me semble même que c’est faire preuve d’un certain manque de considération vis-à-vis des chefs d’entreprise que de penser que le nombre de KE/an est ce qui motive leurs choix.
    Cela n’enlève rien, au demeurant, à la qualité de cet article!

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  2. Merci de ce commentaire. L’article explique qu’à la suite du bonus de bienvenue du DG de Sanofi, « les questions de fond n’ont pas été posées, sur les rémunérations des grands patrons dans un contexte global, et sur l’exemplarité. » Il dit même qu’il
    « est légitime de s’interroger sur le niveau de rémunération des dirigeants, quels qu’ils soient ». Et d’ajouter : « sans pensée globale – toute mesure serait un échec annoncé. »
    Il ne dit donc pas qu’il ne faut pas s’interroger sur un plafonnement des salaires des dirigeants (une idée qui a dû être expérimentée sous Staline ou Mao, et qui l’est certainement en Corée du Nord…) Mais il met en garde le pays qui prendrait le risque d’appliquer seul une telle mesure. En l’occurrence, le plus important est d’agir efficacement, au bon niveau, en prenant en compte la morale et les réalités. Le bon sens, quoi…
    L’article s’intéresse aussi et surtout aux questions d’éthique, qui engagent tout dirigeant. Il appartient à celui qui occupe les plus hautes fonctions de montrer l’exemple. Une posture qui permet à celui qui veut montrer le cap d’être crédible, compris, suivi.
    Enfin, ce n’est pas faire offense aux chefs d’entreprises que d’affirmer qu’ils sont des hommes comme les autres et que, pour beaucoup, l’argent reste un moteur non négligeable. Sinon, pourquoi ces rémunérations supérieures à un million d’euro, ces bonus, ces golden parachutes, ces retraites chapeaux ? De cette expérience, et dans un autre registre, de celle dont l’État est géré, il convient de tirer un enseignement majeur pour nos réflexions sur la gouvernance : tout système – de rémunération, de gouvernement, de direction, militaire, etc. – doit être pensé en prenant en compte l’homme tel qu’il est (sa vraie nature), et non tel qu’on l’imagine ou qu’il se présente, afin de l’amener à d’abord privilégier le service du plus grand nombre, de l’intérêt général et du long terme. Tant que l’on n’aura pas compris cela, il y aura des dérives individuelles, des abus de confiance, des promesses non tenues, des crises financières et des déficits publics.

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