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La crise des médiations // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8

bd2La médiation est le contraire de l’immédiateté, autrement dit, elle nécessite du temps, de la réflexion, de l’apprentissage, et de l’organisation. Si Internet contient dans son ADN la possibilité d’une démocratie directe, du consommateur au bien de consommation, du public à l’oeuvre d’art, de l’électeur à l’élu il pose aussi le problème de la médiation. Syndicats, partis politiques, médias (qui portent abusivement leur nom), élus, (auxquels on ne fait plus confiance), mais aussi enseignants, libraires, disquaires etc. Ces gens qui nous permettaient de faire des choix parmi l’offre infinie de culture, d’idées politiques, d’informations, et qui avaient la légitimité pour le faire, sont en train de disparaître.

C’est tout un modèle culturel et social qui semble se transformer sans qu’on sache encore bien ce qui va pouvoir en sortir, ni s’il faut tenter de se passer de ces médiations, ou au contraire les repenser.

Les médias au premier chef subissent un deficit de confiance. C’est sans doute qu’ils oublient leur rôle de médiateur, coursant à bout de souffle l’immédiation que propose internet, reniant de ce fait leur fonction. Certes la libération des médias a aussi multiplié les points de vue possibles, et de ce fait renforcé le contre pouvoir que les organes de presse se doivent d’être. Mais la concurrence, qui est une donnée saine eu égard aux heures de l’ORTF, a cédé le pas à une guerre intestine et partisane entre grandes rédactions, en quête de lecteurs plus que de réflexion, de buzz, l’exploit sensationnel ayant peu à peu grignoté l’exploit intellectuel. Ce qui a jeté un voile sur les médias considérés comme un tout, et c’est malheureusement ce tout qui fait l’objet d’un discrédit généralisé.

Il en va de même pour les politiques : qu’ils appartiennent à des clans semble logique, du moins humain. Ne parle-t-on pas de « familles politiques. » Mais ces familles – comme toutes les familles me direz-vous – sont devenues trop endogènes, on ne s’y marie plus qu’entre cousins, et l’inceste scelle toujours la fin d’une lignée. Or la nouvelle génération d’électeurs sort de sa crise d’adolescence, papa maman (UMP, PS, PC, UDI etc.) retrouvent leur taille normale, se voient affublés des pires défauts, même ceux qu’ils n’ont pas. Toujours est-il qu’on ne les écoute plus. Il faut dire qu’ils ont été quelque peu abusifs et ont failli dans leur autorité. Trop tard pour eux, ils n’avaient qu’à rajeunir en même temps que nous vieillissons, mais ils ne nous ont pas vu grandir, occupés qu’ils étaient à garder leur place. Et le discrédit à nouveau s’étale sur la caste politique entière, sans faire dans le détail, ce qui bénéficie aux outsiders, ceux qui font mine d’être à l’écoute, le chant des sirènes qui attire tant d’adolescents dans la drogue, la dérive, la peine : ceux là ont un titre guerrier, et de ce fait attirent, ils s’appellent le front national.

Médiateur par excellence : les enseignants. Ils ne disparaissent pas, certes, mais que dire de leur influence ? Ils sont censés apporter la culture, aider à réfléchir, à construire, à synthétiser, à écrire, à argumenter, à donner les armes pour entrer dans l’arène, mais aussi pourquoi pas à vivre mieux, parce qu’ils auront déblayé l’accès à la culture. Mais ces enseignants souffrent. Si l’on reconnaît le droit pour tous à l’accès à la culture, c’est la culture qu’on ne reconnaît plus. Et le discrédit se porte désormais non pas sur la classe enseignante, mais sur l’éducation nationale dans ses méthodes et ses résultats.

Enfin il y a les autres, ces librairies indépendantes qui ferment à tour de bras, ce terme de disquaire qui a disparu des usages, tous ceux qui offraient des services, à qui on pouvait poser des questions, et pourquoi pas partager un café. En guise d’homme, il y a des voix électroniques et des codes à rentrer, et si vous avez la chance de tomber sur une voix humaine, celle-ci en général vient d’une plateforme téléphonique installée dans quelque pays lointain, alors pour réparer votre téléphone, vous pouvez toujours prier.

Faut-il se réjouir de cette disparition des médiations ?

Elles sont toutes frappées par la même vague de suspicion, pourtant elles n’ont pas toutes le même statut. Il n’empêche, si Internet permet l’expression d’une voie citoyenne, il faudra repenser un autre mode d’organisation qui ne soit pas seulement le réseau virtuel. Car ces nouveaux citoyens, qui veulent faire entendre leur voix, sont des gens en chair et en os, et tant que la chair visible sera celle de nos représentants, il sera difficile de faire passer des idées, parce que des idées sans hommes, perdues dans la profusion de la Toile n’en sortiront jamais. Elle rend visible, cette toile, mais elle enferme aussi. Redonnons de la médiation à la citoyenneté, et cette médiation pourrait bien passer par le corps, la rencontre, l’échange, et puis l’incarnation. Redonnons du temps aux choses, y compris sur la Toile. Organisons nous. Oui mais cela ne veut-il pas dire recréer des partis, des médias ? Nous sommes précisément à ce moment où il faut repenser les catégories traditionnelles, sans renoncer à cette idée de la médiation. 

2 réflexions sur “La crise des médiations // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8

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