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Donc, faut-il être heureux ? – Épisode 3 // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8

pmfr17karaine-daisaydescartesoldDonc, faut-il être heureux ? La question est mal posée. Il faudrait ajouter « pourquoi faut-il être heureux », puisque l’injonction d’être heureux est un présupposé qu’on n’oserait plus remettre en cause tant il est la source d’inspiration de tous les publicitaires – et parmi eux, on peut compter les politiques.

Je suis heureux dans mon entreprise, je suis un heureux entrepreneur, je suis heureux dans mon couple, et blablabli et blablabla, voilà une normativité nouvelle, celle qui s’impose à chacun d’entre nous, alors qu’« être heureux » ne relève que d’une expérience singulière. A moins de nier les singularités et d’accepter la leçon orwellienne, à savoir que dans un certain type de dispositif politique et social, les singularités peuvent être contrôlées sans qu’on s’en aperçoive. Nous serions nombreux à pouvoir dire « je suis heureux », et ce faisant, à obéir à l’injonction inconsciente : sauf que chacun de ces trois termes aurait été vidé de sa substance, je, suis, heureux. Pour être heureux, il faut un je, pour dire je, il faut être, et pour dire je suis heureux, il faut avoir une sacrée chance ! mais aussi une capacité de résistance à toute forme de totalitarisme silencieux ; car nous avons pu voir, cf. le post précédent, que la police de la pensée s’était étendue au cœur. Le territoire de la répression douce n’a pas de limite, il s’élargit aux émotions : soyons heureux ! ouvrons-nous au pouvoir mercantile dont la dernière trouvaille fut de substituer le bien-être au bonheur.

Le bien-être ça se vend désormais en kit, et ça comprend le bonheur en prime. Décidément les marchands en ont de bonnes. Ils volent aux philosophes leurs concepts les plus élémentaires. Bien, Être, les deux principes de la pensée occidentale… En une opération à peine magique, on met un tiret entre les deux, et les voilà qu’ils s’annulent, au profit d’un…massage, ou d’un roulé-palpé, ou d’un menu pour deux à moins de 50 euros avec un kir offert. Platon, Aristote, Descartes, ayez pitié de nous. Votre bien et votre être, ces trucs là dont on imaginait en effet qu’ils pouvaient rendre heureux à moins d’une ascèse particulière pour y accéder, sont vendus en solde et accolés à toutes les activités de la vie comme une valeur ajoutée : sentez-vous bien dans votre travail, vous serez plus efficace, voyagez vers le paradis en low cost, achetez les magasines pour régler vos problèmes sexuels et surtout faîtes du yoga (bon, ça je peux pas dire, j’en fais, de là à ce que ça me rende heureuse).

Bref, on a subi sans s’en apercevoir troisplaton-vs-socrate déplacements de sens – et pas des moindres : premièrement on dit désormais « être » plutôt qu’ « avoir ». Car le bien-être désigne bien un avoir, tout comme le bonheur, une denrée consommable, le problème étant évidemment comme dans toute société de consommation, la date de péremption. Aussi dire « je suis heureux » ne signifie plus grand chose, et même grammaticalement devient erroné ; j’ai du bonheur, d’accord, ayons au moins la politesse de la précision. Tâchons de ne point mentir en parlant. Pas facile n’est-ce pas ? On a l’impression que parler s’apparente aujourd’hui de plus à plus à mentir. Sans intention de tromper, notez bien. Ce qui est déjà moins que du mensonge, mais en même temps pire que du mensonge : se mentir à soi-même, le stade ultime du mensonge.

On ne peut pas non plus exclure le bonheur de toute réflexion politique, et nous ne serions pas les premiers. C’est ce qu’on a appelé les droits-créances qui venaient corriger les droits-libertés. Car la liberté individuelle garantie par le droit ne signifie rien quand on n’a pas de quoi manger, pas de toit, pas de travail. Le droit doit garantir un minimum vital pour rendre concrète la liberté individuelle. On pourra en parler, le bonheur en politique est une vraie question, en tant qu’il y a à penser les conditions matérielles qui rendent ensuite le bonheur possible, mais qui n’en sont pas la cause : c’est le deuxième glissement de sens. Les conditions de l’épanouissement (travail, logement, vie décente), rendent possible le bonheur, mais pas nécessaire : aussi peut-on bénéficier de tous ces biens sans être heureux, et si l’Etat peut et doit subvenir au minimum vital de chacun, il ne peut en aucun cas lui assurer un bonheur que les grandes surfaces lui promettent quand même.

Troisième déplacement, qui opère dans le champ de la psychologie. Le mouvement de l’énergie psychique est celui d’une courbe qui va du deuil, phase dépressive, au désir, sans deuil pas de désir ; deuil de l’enfance, deuil des certitudes, deuil des croyances. Il faut accepter de perdre pour laisser la place au désir propre, celui qui peut, de façon certes aléatoire, mener au bonheur. Autrement dit, pas de bonheur sans une phrase inverse qui l’y préparerait. On ne peut pas toujours être heureux n’est-ce pas, et les phases de tristesse, les phases dépressives, sont souvent les plus fertiles en création et en symbolique. Etre vivant, c’est mieux qu’être heureux non ?

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