// Droits Libertés/// Général

La fin de l’innocence // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8, peintures de Guillaume Bresson

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Cela fait quoi, 70 ans que nous n’avons pas directement vécu la guerre ?

Certes, il y a eu l’Algérie, l’OAS et ses bombes, quelques attentats disséminés, mais nous avons eu le temps de prendre notre tranquillité pour une norme, et de juger absurde tout ce qui y déroge. Si les attentats de Charlie, mais aussi ceux de Tunis, de Bamako nous paraissent tout autant absurdes, c’est pourtant une absurdité qui est en train de pénétrer notre « normalité » et de la distordre lentement mais sûrement. Je me suis toujours demandé ce que c’était de passer d’une période de paix à une période de guerre, dans la perception même du quotidien, quand on va faire ses courses, accompagner ses enfants à l’école, quand on prend le métro pour aller travailler, et comment la peur devenait une donnée « quotidienne », intégrée comme une nouvelle norme. Nous n’en sommes pas là, et il ne faut pas confondre le terrorisme et la guerre.

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Pourtant, l’aléatoire et l’invisibilité de ces ennemis provoquent en nous non seulement une colère face à tant d’injustice – la haine de la culture, la destruction de ses symboles, l’assassinat d’hommes et de femmes, devenus indésirables au nom d’un idéal mortifère – mais encore un sentiment d’incompréhension, de refus, et de sidération : car nous avons oublié la violence. Heureux temps qui font du crime une exception et une anomalie ; ces temps changent. La nature humaine avait été si bien maîtrisée par une civilisation traumatisée par la Shoah, dans nos sociétés démocratiques, elle ressurgit dans son expression la plus primitive, où la pulsion de mort s’apparente pour certains à une valeur. Rester dans la position du refus, c’est tenir coûte que coûte à revenir juste avant, juste avant ce 7 janvier, juste avant Toulouse, juste avant le Bardo, mais il n’y a pas de retour possible. Et c’est notre conscience qui doit s’élargir dans son appréhension du réel, remettant au cœur des choses la précarité qui est la nôtre.

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Car prendre la mesure de cette précarité, c’est peut-être aussi prendre les armes. Les armes contre la peur, les armes contre l’obscurantisme. Les hommes ne meurent plus seulement à l’hôpital de maladie longue, la mort s’en est échappée pour entrer dans la cité, et avec elle le souvenir de ce que l’homme peut faire à l’homme. Le mal existe, il faut le nommer et le voir en face. Comment faire pour refuser la violence et l’accepter tout à la fois ? L’accepter parce qu’elle existe, la refuser parce qu’elle est intolérable. Avant, dans cet avant mythique, c’est face à la mort d’un proche qu’il fallait créer la dialectique efficace de l’acceptation et du refus, ce qu’on appelle le deuil. Aujourd’hui, il faut faire le deuil d’une innocence, celle qu’a construit la démocratie occidentale, car il s’agit d’une construction, non pas illusoire mais fragile. Une construction attaquée de toute part, qu’il faut consolider, mais sans fermer les yeux sur ce qui émerge à nouveau.

Nous sommes comme des enfants trop protégés livrés sans arme et sans transition dans un monde nouveau. Devenir adulte ce n’est pas renoncer à cette part d’innocence, mais c’est aussi comprendre qu’elle est une conquête politique, idéologique, et morale.

Pour en savoir plus sur Guillaume Bresson c’est ICI

Et il sera à Avignon cet été, c’est

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