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Normalisation de la haine // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8

Femen activists demonstrate on a balcony during a rally called by France's far-right political party Front National (FN) in honour of Jeanne d'Arc (Joan of Arc) on May 1, 2015 in Paris.    AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD

Femen activists demonstrate on a balcony during a rally called by France’s far-right political party Front National (FN) in honour of Jeanne d’Arc (Joan of Arc) on May 1, 2015 in Paris. AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD

La crise économique a toujours une conséquence politique, l’histoire nous l’a appris : c’est le repli sur les extrêmes et la fabrication de boucs émissaires. Notre extrême à nous s’appelle le « front national », parti xénophobe, antisémite, et antirépublicain, qui fait pourtant mine d’appartenir au champ démocratique, en joue le jeu, gommant les aspérités et s’achetant coûte que coûte une conduite.

Ainsi, un double discours s’est propagé depuis quelques années : d’un côté une violente critique (parfois justifiée) à l’encontre du « politiquement correct », qui vise, chez les partisans extrêmes, à lever les inhibitions, et à confondre la pulsion avec ce que d’autres ont appelé « le parler vrai ». De ce fait, l’insulte contre l’étranger s’apparente à une « vérité » sur laquelle chacun s’accorderait, mais que personne n’oserait proférer, en raison de cette chape de plomb politiquement correcte, l’anti-racisme, né des années 80 (également la décennie d’établissement du Front National). Le « discours vrai » s’érigerait courageusement contre l’idéologie anti-raciste. On a là un joli retournement, qui n’est pourtant pas nouveau.

On sait que la « réalité » est un mot souvent confisqué par les extrêmes, comme si elle crevait l’illusion de toute idéologie, comme si elle y suppléait, alors que cette « réalité » est évidemment le paroxysme de l’idéologie : celle qui se dissimule. Il en va ainsi d’une autre notion : la nature. C’est un retour à la nature qu’on nous propose, non pas au bon sauvage de Rousseau, mais à la haine, à la peur, à tout ce contre quoi il a fallu lutter pour faire société. Retour au réel, retour au naturel, retour à un homme mythique, sauvage certes mais pas « bon », isolé, protégé des afflux étrangers, des pays qui nous encerclent et donc nous menacent, des autres, du monde : tout est ennemi, le musulman, le juif, l’Europe, les partis démocratiques, Paris, la grande ville, les riches, les puissants, mais aussi les misérables des ghettos, des cités, les élites et les trop pauvres.

Mais d’un autre côté, si ce « naturel » est libéré, le front national a construit autour de lui un nouveau langage qui passe la censure et lui permet de pérorer sur toutes les ondes. Car les journalistes l’aiment bien, ils le critiquent, ils le montrent du doigt comme des vierges effarouchées et en sont souvent les premières cibles, mais ils n’oublient pas qu’à les accueillir sur leurs plateaux ou dans leurs studios, ils sont susceptibles de faire le buzz ! tout va pour le mieux, le CSA lui-même impose une juste répartition de la représentation médiatique des partis. Cautionnés par cette loi fort démocratique, les représentants du front national s’en donnent à cœur joie, et il se trouve qu’ils sont pour la plupart ce qu’on appelle des « bêtes médiatiques ». Normal, ils ont le double avantage d’avoir longtemps peaufiné leur discours (toute forme de censure, y compris la censure contre la violence verbale, exerce le discours de ceux qui veulent la contourner), mais en plus, ils ont ce statut si prisé aujourd’hui de victimes : victimes des media pour avoir longtemps été ostracisés, victimes de la bien-pensance qui les auraient « diabolisés », victimes, au même titre que tous ces électeurs, victimes de la crise, de « l’UMPS », de l’Europe, des musulmans, de l’immigration, des élites, bref, des victimes, et c’est cela qui compte. Or il est entendu qu’être victime confère aujourd’hui un supplément de légitimité. Autrement dit ce que le front national reproche à l’anti-racisme, ce souci des « victimes », il le récupère à son profit, en se faisant le porte voix des « victimes », mais les autres victimes. Nous voilà devant une déformation historique et politique du citoyen : celui ci, d’homme engagé dans son propre destin, est devenu une « victime ».

A ces victimes, on ne demande pas de faire la révolution, pire, on ne leur demande surtout pas de penser : seulement de réagir, et de voter gentiment et très démocratiquement pour un parti qui ne les représentera plus dès lors qu’il sera au pouvoir, puisqu’alors, ils ne seront plus victimes ! Sinon d’eux-mêmes.

Marine Le Pen est le visage de ce double mouvement de légitimation démocratique et de violence sous-jacente : son discours passe sur les ondes, dans les deux sens du terme. Il passe parce qu’on l’invite, il passe parce que ses injures sont calfeutrées sous un langage formaté. Mais le retour du refoulé n’est jamais loin. Le Père est là, qui veille. Eternisé par son ami et biographe officiel Franz Schönhuber, ancien officier de la Waffen SS, il n’a d’autre mot d’ordre que de rester fidèle au cœur de la doctrine : l’impulsion en guise de pensée politique – qui en psychiatrie est caractérisée comme « le besoin irrésistible d’accomplir un acte absurde ou antisocial ».

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