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Smart man – Selfie woman // Mazarine Pingeot – Didier Le Bret, professeur d’université & diplomate

4680282927_38102d5df4Qui et que sommes-nous face à nos écrans ?  

Didier – Ils sont une grosse centaine, compacts, immobiles, par une belle après-midi de printemps. Perchés sur le pont supérieur d’une péniche à touristes, ils avancent lentement, immobiles. Je les regarde passer. Aucun d’entre eux ne regardent avec ses yeux. Entre Paris et eux, il y a autant d’écrans que de paires d’yeux : des petits, des grands, c’est selon. Mais tous regardent à travers la lucarne magique de leurs smartphone. Ils filment sans doute au fil de l’eau. Que font-ils quand ils ne regardent pas Paris à travers leurs smartphones ? Ils consultent leurs smartphones pour trouver leur chemin ; les plus curieux iront peut-être même jusqu’à interroger ces mêmes smartphones pour mettre une date sur un monument, une place, un hôtel particulier.

Mazarine – Oui le smartphone est devenue une interface. Et ce mot d’interface est vertigineux bien que ne présentant aucune profondeur. Le vertige, c’est justement l’absence de profondeur, sa mort. Au profit d’une horizontalité sans fin et d’un jeu de fils – à entendre « fils », mais on pourrait dire fils, car le modèle patriarcal a fait long feu, et sans doute faut-il s’en réjouir dans de nombreux cas, mais il a emporté avec lui le paradigme de la verticalité.

Il n’y a plus de lignée, il n’y a plus de profondeur de champ, il n’y a plus de passé : du présent partout et en tout lieu, des fratries, des communautés, des liens dans un même espace puisque celui-ci est normé et unique, et c’est drôle quand la physique quantique rend caduque la physique newtonienne : là où la science découvre qu’il n’est que relativité, l’usage du monde rend celui-ci uniforme, mathématique, comme l’avaient découvert Descartes et Galilée, puis Newton lui-même : homogénéité, absence de qualité, l’espace se vide de toute substance au profit de points de coordonnées. Il en va ainsi de nos propres géolocalisations : nous voyageons à travers des chiffres de latitude et de longitude et nous en sommes tenus informés en temps et en heure.ishida_untitled

Alors ces écrans, qui nous protègent du monde pour mieux l’appréhender, nous économisent de nous expérimenter, et nous relient immédiatement, neutralisant toute terre étrangère, toute étrangeté, tout éloignement. L’écran a biffé l’éloignement. On ne s’éloigne plus tant qu’on a un smartphone.

Didier – A ce rythme, nos sens finiront atrophiés. Banque d’images, les nôtres, celles des autres, et au fond qu’importe, puisqu’elles seront toujours là, disponibles, vaines, banque de données, notre cerveau en mieux, notre smartphone a déjà opéré sa greffe. Il est plus qu’un prolongement, il est une partie de nous, il est en nous, il est peut-être déjà nous, présent partout entre le monde et nous.

Smartphone nous-mêmes, en mieux, dépositaires de nos secrets, objet nomade qui nous expulse du monde en nous faisant croire qu’il est notre meilleur ami, notre fidèle auxiliaire.

Mazarine – Le comble de cette crainte d’un dépaysement, de cette angoisse du neuf, de l’original, de la prise directe sur le monde, de l’immédiateté, c’est que le smartphone ne s’en tient plus à identifier les lieux où l’on se trouve, à les photographier,les conserver, les pétrifier, il se tourne désormais non plus vers ce qui est vu (ou entrevu à travers l’écran), mais vers celui qui voit, (ou ne voit pas puisqu’il n’observe que cette interface, canal de médiation devenu indispensable pour appréhender le « réel » – si tant est que le « réel » ait encore un sens) : le selfie s’est abattu sur notre civilisation comme la pluie de crapauds dans l’Ancien testament.

image310On se cogne vingt heures d’avions, deux mois de salaires pour un tour dans toute l’Europe, ou dans l’Asie impériale, ou le désert saharien (enfin ça plus trop depuis qu’il est habité par les rejetons d’Al Qaida qui en connaissent un rayon en smartphone), tout ça pour ramener son visage souriant, éternisé grâce à ces petits bras mécaniques qu’on achète en même temps que des lunettes de soleil à dix euros, avec ou sans son ou sa campagne ; son visage, partout, encore et toujours, avec accessoirement un monument derrière comme preuve irréfutable du voyage, mais ce que l’on est venu chercher, c’est bien soi, ou l’image de soi, puisqu’on a désormais besoin de se voir en fond d’écran pour se sentir réel. Même sa propre existence doit être médiatisée pour accéder à sa certitude.

Inutile de s’éprouver voir la Seine, la tour Eiffel, le Louvre, inutile de s’éprouver voir la Tamise, ou le Nil, il faut désormais se voir-voir ; non seulement parce qu’il n’y a rien de plus intéressant, mais encore parce que voir étant devenu impossible, ce n’est qu’au prix de cette double médiation qu’on croit avoir récupéré quelque chose qui s’apparenterait au corps propre, mais qui n’est plus qu’une … interface.

Didier – Mes touristes immobiles sur le toit de leur péniche passent comme des ombres qui ignorent qu’elles n’existent déjà plus. Portées par le courant, elles croient voir Paris. Comme le diable, dont la plus belle des ruses est de vous persuader qu’il n’existe pas, l’homme connecté, l’homme smart, l’homme « malin » s’en va gaiement vers sa propre fin.

Les peintures sont de Tetsuya Ishida, peintre japonais née en 1973, qui a fait une entrée fulgurante dans le monde de l’art contemporain, connu pour son interprétation surréaliste d’une vie japonaise ordinaire, il est mort prématurément en 2005 heurté par un train à un passage à niveau. Pour en savoir plus c’est ICI, pour en voir plus c’est .

2 réflexions sur “Smart man – Selfie woman // Mazarine Pingeot – Didier Le Bret, professeur d’université & diplomate

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  2. Et en même temps, la multiplication de ces « prises » les rendent tellement éphémères… La fin est dans l’oeuf, un peu à la manière des empires qui s’étendent trop. Et (ces Hommes Smarts) ne touchent l’éternité que par un éclair fugace qui tous les jours, de part leur nombre, se ratatine d’emblée. Une vie éternelle attrapée par le côté du miroir hors des sens, celui déjà fané à l’heure de sa naissance, dans la mort. Nous cherchons tous à exister.

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