// Europe/// Général/// Institutions

Surtout ne pas faire de politique // Une contribution de Samuel Doux, scénariste, réalisateur, écrivain.

AI Weiwei« Que voulez vous d’autre que le système actuel ? »

Voilà ce que demandent les hommes politiques lorsqu’émerge un contradicteur. Il faut alors formuler des propositions, des revendications, dire : « nous nous situons là et pas là. Nous voulons tel changement et pas tel autre. » C’est fatiguant et précisément ce qu’il faut éviter. Nous (ceux qui cherchent une nouvelle voie politique, démocratique, économique) ne devons pas nous enfermer dans des revendications listées qui nous inscrivent automatiquement dans le jeu d’un système qui, même dans la contradiction, alimente son propre moteur. Aligner 10, 20, 30 propositions les unes sous les autres ne servira à rien. Notre pensée est plus large et notre intelligence est désormais au service d’une volonté insoumise. 

Nous ne savons pas s’il faut limiter les salaires des patrons, nous se savons pas s’il faut taxer les mouvements financiers, nous ne savons pas s’il faut augmenter les impôts de certains et baisser ceux des autres, nous ne savons pas s’il faut rembourser la dette, etc. Nous n’avons pas ce genre de certitudes qui perpétuent à l’infini les mêmes débats, les mêmes réflexes de protections et d’attaques, qui permettent la réutilisation des mêmes mots rassurants (même s’il s’agit de décrire les pires catastrophes) qui laissent tout le monde à sa place tandis que nous n’évoluons pas, ni politiquement, ni philosophiquement. S’inscrire sur le même plan, utiliser les mêmes outils, le même langage que les partis politiques déjà sur la scène médiatique, c’est inévitablement être réduit et rangé sur une étagère, c’est inévitablement jouer le jeu d’un réel qui n’est qu’une fiction écrite par des lois invisibles dont les auteurs sont morts depuis longtemps.  

AiWeiwei-Surv-CameraUne liste de revendication est verticale, elle va de haut en bas, c’est un détail, c’est un symptôme. Notre regard se doit de devenir circulaire c’est à dire horizontal. On peut faire l’inventaire : système de santé et des retraites au plus mal, chômage et travail partiel en hausse, enseignement supérieur sans ambition et fermé sur lui-même, sureffectif dans les écoles, réforme scolaire dogmatique et verticale, austérité salariale, investissement massif dans la protection des frontières etc. Tout ça ne veut absolument rien dire. Comme le dit Judith Butler : « aucun point de cette liste ne nous permet d’expliquer ce qui réunit tous ces points sur une même liste. » De son côté la philosophe américaine s’attache à pointer les manquements systémiques du capitalisme. Nous ne sommes pas obligés de la suivre idéologiquement mais nous devrions cependant lui emprunter sa méthode : « En pensant que tous les points (de cette liste) peuvent être distingués, nous manquons notre cible et réduisons notre perspective, aux dépens de la justice à la fois sociale et économique. »

Justice sociale et économique devrait être un objectif raisonnable. Tous les partis y souscrivent sans doute. Le problème c’est que chacun y répond via sa recette prenant le nom au moment des élections de : programme politique. Un programme politique qui reconduit le cadre au lieu de l’interroger. À ce moment-là on se dit que tout changement, toute réduction des inégalités dans nos sociétés est impossible. Détrompons-nous. En réalité ce constat n’est pas celui d’un échec, ce n’est pas une fin, mais le début d’une nouvelle perspective, une incitation à ne plus penser à l’intérieur mais à l’extérieur, à ne plus penser vertical mais horizontal, et à vivre dans un système mais à être en dehors. Ainsi nous nous dégageons de l’obligation de penser selon des normes prédigérées, nous devenons post-partisan.AiWeiwei

Dans ce mouvement de dégagement, un étrange phénomène advient : la reprise de responsabilité. Ce mouvement est un réveil : l’autre apparaît et j’apparais avec l’autre. Ensemble, hors système, nous passons presque automatiquement de l’inaction, à l’action et « Par l’action – dit Judit Butler, commentant le mouvement Occupy – les gens en viennent à se représenter eux-mêmes, incarnant et donnant vie aux principes d’égalité qui avaient été réduits à rien. Abandonnés par les institutions existantes, ils s’assemblent d’eux-mêmes au nom d’une égalité sociale et politique, donnant voix, corps, mouvement et visibilité à une idée du « peuple » qui est généralement divisé et effacé par le pouvoir en acte. »

Le premier temps de cette reprise de responsabilité est donc la reconnaissance. Or c’est précisément du manque de reconnaissance que chacun souffre. On ne reconnait plus la parole d’un instituteur, d’un chef d’entreprise, d’un ouvrier, etc. toutes s’opposent, s’annulent, et finalement se fracassent sur les obligations-piliers du système immuable en place. La reconnaissance une fois acquise permet une mobilisation de chacun : nous sommes ensembles. Ainsi hors système et enfin reconnu les questions qui se posent ne prennent plus la forme de listes mais d’interrogations profondes et essentielles. Aux réponses que donnent les réformes de l’éducation nationale on peut opposer la question de la place de l’enfant dans nos sociétés, à la volonté de faire rembourser telle ou telle maladie due au travail on peut opposer une réflexion sur nos manières d’envisager le travail, aux cris d’Orfraie qui veulent supprimer le sénat ou recomposer les cartes régionales on peut placer au centre l’idée de la démocratie et de ses outils.untitled-by-ai-weiwei-2010-1368145703_b

Ainsi une dernière fois on peut rejoindre Judith Butler : « Quelles que soit les objections que nous avons à énoncer (…) contre un « système » qui tire profit de sa propre reproduction, nous devons nous concentrer sur les cas concrets dans lesquels se produit cette inégalité. (…) Si nous sommes en mouvement, c’est que nous traquons, sous des formes collectives, les lieux de l’injustice et de l’inégalité, et la piste que nous traçons devient la nouvelle carte du changement radical. » Oui, quelle que soit la forme que prend l’engagement de celui qui pense hors système, ses actions imposeront progressivement non plus des listes de revendications infinies et verticales mais des zones de réflexions si profondes qu’elles innerveront les réseaux du système lui-même, le faisant vaciller jusqu’à le changer sans retour. Déjà nous en voyons les premiers mouvements. Pourvu qu’ils soient irréversibles.

Toutes les oeuvres illustrant le texte sont de AI WEI WEI artiste majeur de la scène artistique indépendante chinoise à la fois sculpteur, performer, photographe, architecte, commissaire d’exposition et blogueur. Ai Weiwei a été arrêté par la police le 3 avril 2011 officiellement pour évasion fiscale et libéré sous caution le 22 juin 2011, après 81 jours d’enfermement dans un lieu inconnu et des conditions dégradantes, ce qui avait soulevé une vague d’indignation à travers le monde. Il reste en liberté conditionnelle et ne peut quitter Pékin sans autorisation. En savoir plus ICI, En voir plus ICI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s