// Général/// Institutions

Le corps des politiques est-il comestible ? // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8


portrait-pierre-gonnord-05La théorie des deux corps du roi, conceptualisée par Ernst Kantorowicz en 1957 montrait qu’à partir du Moyen Âge le roi possédait à la fois un corps mortel, terrestre, mais aussi un corps immortel, appelé autrement le « corps politique » que son propre corps incarnait : double nature du corps, donc, humaine et souveraine, exprimée plus tard par le principe « le roi est mort, vive le roi ».

Qu’en est-il aujourd’hui du corps des hommes politiques ?  Une évidence s’impose, les deux corps ont depuis longtemps fusionné, non au profit du corps souverain, on s’en doute.

Quand François Hollande roule sur son scooter, qu’il est photographié avec son casque, puis que la photographie est publiée, c’est bien que la communauté elle-même ne souhaite plus de corps souverain. La presse à scandale, mais aussi certains politiques eux-mêmes ont tout fait pour gommer les signes du sacré, essentiellement sur leur corps. On se souvient de Sarkozy, se faisant photographier sur son vélo, ou en tenue de jogging, ce qui sied fort peu au corps souverain, puisque ce sont des vêtements « privés » si l’on peut qualifier des vêtements ainsi, fonctionnels, mais dont la fonction n’est clairement pas 23157d’incarner le peuple – plutôt de faire du sport. On aura du mal à faire le lien.

Le corps faillible du président faillible est pourtant mis en avant, et notamment par son excroissance, sa femme : Carla Bruni dont on connaît l’anatomie pour pouvoir la regarder à loisir dans la profusion d’images à disposition, nous montre un corps de mannequin, c’est-à-dire un corps vide, prêt à être habillé. Un porte-manteau, qui porte bien. Corps exhibés pour ce qu’ils sont, celui de Nicolas, celui de Carla, celui de François, non plus celui d’un président, corps singulier, corps personnel, qui se soucie de sa ligne plus que de son maintien.

Mais c’est que le geste de représenter se fonde sur une distance –. Ce que le corps du roi représentait, c’était une idée, il était transcendé par un principe qui, le dépassant, s’incarnait en lui. Le corps du président ne représente rien, il est inutile à la fonction, inutile à la transcendance, inutile à toute forme de principe.

16Le corps de l’homme politique n’a ainsi plus du tout de fonction politique, sauf à confondre la politique avec la mode. Le corps de l’homme politique en étant de moins en moins politique, devient en revanche de plus en plus visible. Sa fonction nouvelle n’est pas la souveraineté, l’incarnation d’une communauté, mais la personnalisation. Personnalisation dont on voit le succès croissant. Désormais tous les messages qu’ils soient publicitaires, politiques, banquiers ou autres nous sont adressés « personnellement ».  (Mailing list revendues ou
hackées, recherches dirigées sur Google, publicité ciblée sur nos smartphones, etc.). La personnalisation du corps politique suit la même logique : le prochain président sera celui qui vous ira le mieux. Vous le prendrez en 36 ou en 38 ?

En 1983, déjà, Youssef Ishgapour avait identifié dans la télévision – préhistoire de la toile numérique – la fin sans retour du « corps » politique. Il en donnait une description fine :

« Devant l’objectif de la télévision, le pouvoir devient une allégorie, c’est un singulier qui renvoie à une idée qui le transcende, c’est une ruine, un cadavre en sursis. A la vue de tous, le représentant devient immédiatement un menteur, non pas qu’il le soit nécessairement ou en vérité, mais parce qu’un singulier ne peut occuper la place de l’universel (…) ».

portrait-pierre-gonnord-02Devant la télévision, dans l’écran d’un ordinateur, sur Twitter ou Facebook, un singulier qui tente d’incarner une institution universelle expose nécessairement aux regards un « corps en trop ». Celui qui représentait les citoyens représente désormais les hommes privés : comme eux il mange, il fait du sport et il s’amuse, comme eux, il est normal… En réalité il ne les représente plus, il est comme eux.

Le corps n’est donc plus souverain, mais personnel, mortel, corruptible, vieillissant, amoureux, cycliste, il porte un nom, tout en lui porte un nom, il est « personnel », le roi est mort, le politique aussi, et vive… les magazines people. Mais dès lors où se trouve la souveraineté aujourd’hui ? Dans le « personnel » justement. Non pas en tant qu’elle aurait été confisquée au profit d’un seul, mais en tant que ce « un seul » veut être connu pour ce qu’il est (peut-être) : un homme formidable, sensible, drôle et intelligent, un homme quoi, mais certainement pas une idée de la France, car aucune idée de la France ne fait du vélo. 

Toutes les images sont de Pierre Gonnord, photographe et portraitiste français né en 1963 à Cholet. Il travaille depuis 1998 à Madrid. Les photographies présentées ici appartiennent à une série dans laquelle l’artiste montre un autre visage des « sans domicile fixe » qu’il rencontre dans la rue. Pour obtenir ce résultat, il se promène avec une petite boite noire dans laquelle il fait entrer des SDF cherchant à trouver cette violente beauté du corps, sans masquer la misère de ces personnages.
 

2 réflexions sur “Le corps des politiques est-il comestible ? // Une contribution de Mazarine Pingeot, professeur à l’université Paris 8

  1. Cette personnalisation est-elle nouvelle ? Que dire des représentations de Dieu dans la peinture dite sacrée dont regorgent nos églises et nos musées ? Dieu est-il vraiment un vieil homme barbu de race blanche ? La représentation divine sous les traits d’un corps humain par le passé était-elle aussi ridicule que la mise en scène du politique dans la presse people aujourd’hui ?

    J'aime

    • De loin, non. Les règles picturales de la représentation du sacré étaient très strictes. Pour les voir modifiées il a fallu qu’un certains nombres de siècles passent (et encore…) Rappelons-nous que la perspective dans la peinture primitive était bannie des représentations. Non pas parce que les peintres ne savaient pas, mais parce que représenter la perspective c’était en quelque sorte représenter DIeu. Le plan terrestre ne pouvait être que plat. Tout ça pour dire que la représentation du sacré a bien été très encadré pour garder le sacré à sa place et le terrestre à une autre. Ceci n’étant, bien évidemment, pas un jugement de valeur.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s