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Des cravates pour se pendre // Une contribution de Samuel Doux, scénariste, réalisateur, écrivain.

claire_fontaine_burning_franceDeux chemises arrachées s’enfuient par-dessus les barrières. Ils sont tout perdus. On le voit dans leurs yeux. Ils n’avaient pas prévu ça. Restent leurs cravates autour du cou. Ils pourront se pendre avec.

Faut-il revenir en longet large sur l’évidence : cette violence physique est la réponse à une autre plus symbolique. Les patrons, l’oligarchie dominante, politique, économique, frappe l’ouvrier à coup de licenciements, de restructurations, de délocalisations, l’employé se retourne donc pour mordre, non pas la main qui le nourrit, mais celle qui lui prend sa gamelle.  C’est dit. Quoi d’autre ?  

Une chose remarquable : ces images ont été reprises partout dans le monde, des États-Unis à la Russie en passant par l’Europe. Succès international pour ces deux sans-chemises. Dans les commentaires il n’y avait rien d’archétypal, du genre : encore les français et leurs syndicats ! Non, la stupeur médiatique vient de plus loin. Les journalistes sont saisis et pendant quelques instants ils paraissent eux-mêmes avoir peur. CAPITALISM-KILLS-LOVE-e1401746942646-1024x898

Et s’ils sont traversés par cette crainte soudaine c’est précisément parce qu’ils voient dans ces images, des employés qui eux n’ont plus peur de rien. C’est une surprise. Il n’y a pas eu de sommation, pas eu de respect de la dignité, des codes de la lutte sociale, ils ont attaqué, c’était fait pour humilier, c’était direct, ça n’avait rien à voir avec une séquestration de patron ou un début de molestation syndicale, ça n’avait rien à voir avec une violence faite pour intimider, faite pour avoir du poids dans une négociation. 

Cette violence ne saurait être justifiée, sans quoi toutes les violences sont justifiables. Peut-être peut-on néanmoins l’écouter. Les corps soumis par le capitalisme se réveillent et s’opposent. Ils sont le symptôme d’une parole disparue, absente. À la radio, à la télévision, dans les journaux on entend que cette crise aurait pu être évitée si la gestion du personnel avait été meilleure, si les ressources humaines – dont le chef était l’une des deux chemises fuyardes  – avait développé un meilleur « récit » , un récit auquel les employés auraient pu adhérer. s1.qwant

La violence est dans ces termes mêmes : un « autre récit » plus acceptable. Mais lequel ? Récit éculé d’une prospérité en vue à condition de sacrifices partagés et égaux ? Récit d’une solidarité avec ceux qui ne perdent pas leur emploi ? Il faut sauver l’entreprise, partez ou nous mourrons tous ? Il aur ait donc fallu qu’il y ait des sacrifices volontaires, des héros du bien commun et peu importe s’ils terminent à la rue ? Ce récit est terminé. Qui peut encore y croire ?

À cela la philosophe Italienne Michela Marzano répond très bien : « Peut-on dire en effet que l’humain doit être géré. L’être humain ne peut pas être géré. L’humain n’est pas fait pour être utilisé. À partir du moment où on met la matière humaine au même niveau que toutes les autres matières on jette, évidemment, les bases pour toute forme de violence. »

 Le terme de ressource lui aussi est une piste meurtrière. Toutes les entreprises ont leur service de RESSOURCES HUMAINES. On doit prononcer ces deux mo ts plusieurs fois pour entendre ce qu’ils contiennent de néo-fascisant. L’homme comme matière première au même rang que le pétrole, la pierre, le bois etc. Bref, un élément comme un autre pourvu par la nature. Quoi faire alors de notre culture ? Pas utile. Voudrait-on des vaches qui pensent ? s2.qwant

Il est temps peut-être de tenir compte du culturel, penser partage des savoirs (faire) qui offre la reconnaissance à celui qui travaille. Reconnaissance dont ces employés ont manqué jusqu’à devenir fou.

 Le capitalisme s’est mis à fonctionner – l’a-t-il toujours fait ? – sur du mensonge, de la fiction. On peut relire ‘Propaganda’ d’Edward Bernays à ce sujet, écrit en 1928 et proposant déjà un manuel de « fabrication du consentement. » Exploitation du désir par la peur de son – non contentement. La peur voilà l’outil majeur de ce capitalisme sur lequel nous ne semblons plus avoir de prise. Peur du patron, du chômage, de la pauvreté etc. Cette peur dont les travailleurs d’Air France se sont momentanément affranchis aboutissant à ce jaillissement de violence. Qu’on ne s’étonne pas. 

 

Toutes les oeuvres sont du collectif Claire Fontaine qui selon leurs propres mots « est une artiste collective qui a été fondé en 2004 et vit à Paris. Après avoir tiré son nom d’une marque populaire de cahiers pour écoliers, Claire Fontaine s’est auto-déclarée une « artiste ready-made » et a commencé à élaborer une version d’art néo-conceptuel qui souvent ressemble au travail d’autres gens. Elle utilise le néon, la vidéo, la sculpture, la peinture et l’écriture, sa pratique peut être décrite comme un questionnement ouvert de l’impuissance politique et de la crise de la singularité qui semblent caractériser l’art contemporain aujourd’hui. Mais si l’artiste elle-même est l’équivalent subjectif d’un urinoir ou d’une boîte Brillo – aussi déplacée, privée de sa valeur d’usage et interchangeable que les produits qu’elle crée – il reste toujours la possibilité de ce qu’elle appelle la « grève humaine ». Claire Fontaine se sert de sa fraîcheur et de sa jeunesse pour se transformer en singularité quelconque et en terroriste existentielle en quête d’émancipation. Elle pousse au milieu des ruines de la fonction auteur, en expérimentant avec des protocoles de production collectifs, des détournements, et la mise en place de divers dispositifs pour le partage de la propriété intellectuelle et de la propriété privée. » Pour en voir et en savoir plus c’est ICI 

2 réflexions sur “Des cravates pour se pendre // Une contribution de Samuel Doux, scénariste, réalisateur, écrivain.

  1. Pingback: Des cravates pour se pendre // Une contribution de Samuel Doux, scénariste, réalisateur, écrivain. | POLIS //

  2. Entendu l’autre soir dans un dîner : « On gère de l’humain, c’est une entreprise dans laquelle existe une très belle gestion de l’humain… » Envie de répondre : Tu dis « gère ». Quand tu dis « gère », j’entends que tu digères. On sait ce qui arrive à la fin du processus de di-gestion….. J’entends aussi que tu dis « j’erre ». « On, j’erre », double sujet intéressant : d’abord personne (On), puis toi toute seule (J’), sujet d’un égarement…. Et pourtant tu es fière. Fière parce que tu gères.
    Pour plus tard : Le lynchage est une réponse folle à une situation folle. Et il faut éviter d’aller dans certains dîners.

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