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Totalitairement correct // Une contribution d’Isabelle Sorente, écrivain

s1.qwantA force d’entendre que le politiquement correct, c’est mal et que la bien-pensance est à la fois le contraire du bien et de la pensée, je finis par penser trouble. Comme l’écrivait Malcolm de Chazal dans le Sens Plastique, le nord passe au sud (ce qui ne réjouira pas tout le monde), mes points cardinaux basculent, je n’ose plus écarter cette hypothèse vertigi neuse : je pense, sans le savoir, le contraire de ce que je pense. Si je voulais vraiment penser ce que je pense, il faudrait donc que je pense le contraire. Ce qui arrange bien ceux qui pensent le contraire de ce que je croyais (à tort) penser, vu qu’au fond, si je pensais vraiment, hé bien, je penserais comme eux. Si je crois, comme l’écrivai t récemment Nicolas Truong dans le Monde, que l’éthique, l’égalité entre les hommes et les femmes, le bien, ce n’est pas si mal, je fais de la bien-pensance, donc c’est mal. Si je dis que le racisme, c’est mal, je fais preuve d’ostracisme envers les personnes racistes, donc, c’est mal. Le politiquement correct n’existe pas en soi, comme le mal pour Saint-Augustin, il se définit par ce qu’il cache. Le politiquement correct cache quelque chose qu’on devrait dire et qu’on ne dit pas. Quelque chose qui en général concerne les femmes, les homosexuels ou les immigrés, voire les trois. Quelque chose que ceux qui n’aiment ni les unes, ni les autres, n’ont plus le droit de dire tout haut. Le politiquement incorrect qui est le contraire du politiquement correct, donc le contraire du mal, donc un bien au moins relatif, le politiquement incorrect consiste à libérer une pulsion. s1.qwant-1Du moins à en croire la forme du discours, qui est ce qui se dérobe le moins à l’analyse quand les points cardinaux vacillent pour parler du fond. Au-delà du bien et du mal, reste le style : « Je le dézinguerai », pour citer un exemple récent. Mais est-ce si incorrect de céder à ses pulsions, ou juste régressif? 

La vraie incorrection, l’ironie française, l’insolence qui sont notre héritage historique ne craignent pas la création ni le débat, bien au contraire, elles les inspirent. Mais les mêmes qui se revendiquent du politiquement incorrect, pratiquent souvent la censure culturelle « décomplexée » autre mot clé de la galaxie lexicale de la soi-disant « incorrection ». Telle conseillère municipale du Front National menaçait ainsi un artiste « que personne ne connaît, à part quelques happy few du Marais » de tout mettre en œuvre pour empêcher son installation. Il paraît difficile de se dire incorrect d’un côté et de censurer de l’autre, mais peut-être n’ai-je rien compris à l’esprit de Voltaire.

A moins qu’il se passe autre chose. A moins que sous prétexte de faire du politiquement incorrect, on pratique le totalitairement correct. Le totalitairement correct consiste à dire tout haut ce que tout le monde pense tout haut. s2.qwantCe qui suppose de crier fort et de hurler avec les loups. Par la clameur, nous sommes tous emportés. Nous contribuons tous au totalitairement correct, puisque l’obligation de performance induit dans la vie publique comme dans les entreprises, comme dans les médias, l’obligation d’une parole rapide, percutante comme un slide Powerpoint. Une issue consisterait peut-être à réfléchir ensemble à la vitesse, le débat sur l’accélération du changement social et des technologies semble un peu plus urgent que le positionnement partisan. Mais à condition que le débat soit encore possible. En attendant, si je dis : je respecte mes adversaires et je veux comprendre, j’ai l’air de mentir. Si je dis : je vais les dézinguer, j’ai l’air de dire la vérité. Preuve que le totalitairement correct est déjà en train de remplacer le débat par un climat de violence verbale qui n’est pas sans rappeler le jeu des gifles dans les cours de récréation. Pas cal disait que l’humain est un monstre incompréhensible, il est possible qu’il soit aussi un monstre prévisible.

Pour faire du totalitairement correct, lâchez une provocation facile sur les femmes ou les arabes, par exemple. Et quand les dictateurs de la bien-pensance, ces hybrides de Bisounours et de Talibans, tenteront de vous faire la morale, jouez les drama queens. paper8Parlez de chasse aux sorcières, de crucifixion et de bûcher médiatique. Plus c’est excessif, mieux c’est. C’est vrai que ce genre de performance a plus de gueule que le vocabulaire technocratique. Et c’est peut-être dans ce besoin de catharsis que réside l’espoir d’ouvrir, à nouveau, le débat. Le besoin d’un langage fertile, d’un langage théâtral, d’une langue qui ne soit pas la langue économe des gestionnaires nous relie tous. Ce n’est pas que les hommes politiques mentent, c’est qu’il devient trop facile de le leur reprocher tant ils sont assujettis au langage gestionnaire qui, par la force des choses, ne peut pas tout dire. Un même besoin réunit tous les adversaires en présence : le besoin d’une parole qui prenne en compte la raison et l’émotion. Alors oui aux performances, oui à la littérature, oui aux actes citoyens, oui aux débats passionnés. Mais non au totalitairement correct. Parce qu’il ne s’agit plus de passion mais de pulsions. Non au jeu des gifles. Ne jetons pas la raison avec l’eau du bain. Pour ne pas passer à l’acte, la raison, ça peut toujours servir. 

Toutes les oeuvres sont de Maurizio Cattelan. Artiste Italien né à Padoue le 21 septembre 19601. Il vit et travaille à New-York. Enfant des rues, issu d’un milieu populaire, il débute par toutes sortes de petits boulots, mais sans succès et vit licenciement sur licenciement. Il travaille même à la morgue ce qui va le marquer profondément… Pour le reste de sa vie et des son oeuvre allez jeter un oeil par ICI

Une réflexion sur “Totalitairement correct // Une contribution d’Isabelle Sorente, écrivain

  1. J’appellerais « politiquement correct » la manifestation d’une opinion ou l’expression d’un sentiment ou d’une pensée qui n’est pas suivie d’un acte ou qui est suivie d’une acte contraire à l’idée manifestée.
    Exemple : Il est politiquement correct de la part de BHL de s’indigner de la photo d’un enfant Syrien noyé et du laxisme des gouvernements européens alors qu’il a directement contribué au chaos qui a causé la mort de cet enfant (au nom d’intérêts personnels). Ce qui est dénoncé dans le politiquement correct n’est en aucun cas le BIEN mais le « masque du bien » qu’on s’applique sur le visage tandis que nos actes ne sont pas en cohérence avec nos belles idées. « Aujourd’hui même les salauds sont sincères » (J.L.Godard) Eh oui, ce qui nous est insupportable c’est qu’on puisse prétendre « penser bien » (au nom de l’intérêt des autres) tout en agissant mal (au nom d’un dessein personnel). C’est la définition même du bien pensant. Quelqu’un qui n’assume pas les conséquences dans le réel de ce qu’il pense (une représentation positive qu’il a de lui-même). De fait sa pensée ne l’engage à rien.

    Il faut toujours se méfier des gens qui prétendent agir au nom du bien des autres.
    Aucun de nous ne peut être sauvé par quelqu’un d’autre que lui-même… Il y a cette phrase très juste de Malraux « Toute pensée qui se pense jusqu’au bout s’achève dans la mystique » …

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