// Général

SE RECUEILLIR

D’abord a dominé le sentiment d’un « je » qui n’avait plus aucun sens. Il fallait s’effacer, ne plus être dans les rues, à peine respirer. On sort quand même. Pour qui on nous prend ? On a le courage qu’on peut avoir.

Les mots tournaient vite. Les mêmes phrases, les mêmes idées, les mêmes peurs. Il fallait rester unis, se ranger derrière le drapeau, ne pas critiquer la France, se protéger des amalgames. Un bruit permanent occupait tout l’espace, mais ne soignait pas la culpabilité de n’avoir pas été utile au bon moment, de ne pas être une victime, une vraie.

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Samedi. Dimanche. Lundi, le « je » est revenu.

Avec lui la fatigue, un dérèglement inexplicable et coupable. Ne pas prétendre être plus touché que ceux qui le sont directement. Étrange mantra. Impossible de travailler. Courage immense de ceux qui n’ont pas le choix. Culpabilité – encore – de m’enfouir sous des heures d’info en direct, de commentaires Facebook, d’analyses au kilo sur les médias de toute sorte.

Tout le monde dit tout et tout le monde finit par avoir raison à un moment ou à un autre. On est bruyant. C’est rassurant de s’entendre. Beaucoup de phrases intelligentes, des spécialistes expliquent, les journalistes font des efforts, un peu, paroles d’unité, de fraternité, perspective historique, fermeté, action. Les mots déferlent. Je voudrais retenir quelque chose, me mettre à écrire, réfléchir. Échec. Tout me glisse entre les doigts.

Les musulmans doivent prendre la parole. On est en guerre. Boum Syrie. Bombes. Bon baiser de Paris. Non ce n’est pas la guerre. Les musulmans n’ont pas à s’excuser. Ce n’est pas l’Islam. C’est autre chose que notre Islam. C’est l’Islam quand même. Ce sont des nazis. L’horreur. Notre envoyé spécial sur place. L’envoyé spécial sur l’envoyé spécial. Vente d’images. 200 € le coup de feu. 400 € s’il y a un policier. Belgique, fuites en pagaille. Et ces hommes politiques si tristes dans une assemblée de pleutres qui n’ont rien d’autre en tête que le confort de leur réélection. Odeur de vomi. Unité quand même. Celle du peuple ? Ils finiront par l’avoir leur guerre civile. Elle sera vite faite : 67 millions de Français contre la seule classe politique.

J’aurais voulu dire quelque chose. Parler de cette guerre, oui ou non une guerre ? Si oui alors on légitime l’ennemi, c’est un problème peut-être, d’un autre côté on inscrit le combat dans un cadre, on s’évite de devenir aussi monstrueux que ceux d’en face, ou de partout devrait-on dire. Parler de la politique aussi, d’une autre gauche possible solidaire sans être paternaliste – je n’en peux plus de la commisération gauchiste qui mène à une déresponsabilisation massive ! Dire aussi notre pays si incroyablement beau parce que ouvert et fragile, fort de cette fragilité, plus fort que beaucoup d’autres. Cesser cette détestation nationale. Préférer toujours l’ailleurs, au ici. Et les deux ce n’est pas possible ? Il faut aussi explorer et penser et d’abord reconnaître la coupure entre nous et ceux qu’on ne voit pas. Accepter que cette misère soit insupportable. On ne l’imagine pas. Elle mène à une disparition de masse. Un invisible social qui participe lui aussi à la dérive de l’horreur. Écrire pour rendre visible, pour frapper une fois de plus cette tour de Babel qui nous empêche de voir le monde.

Chaque heure je voulais commencer à écrire, réunir des idées, avoir une parole. Il me fallait faire quelque chose puisque je ne suis ni médecin, ni pompier, ni espion, ni policier. Écrire c’est tout ce qu’il me reste. Mes jambes s’agaçaient je n’arrivais pas à me ramasser, à résumer, à me recueillir. Les idées et les mots m’ont traversé cette semaine mais tous se sont couchés de peur. Qu’est-ce que je croyais ?

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Tout couper. Ne plus rien écouter. Jeudi. Vendredi. Samedi.

Lire finalement les seuls mots audibles, ceux des témoins, les survivants. Tapis de corps et de sang. Courses infernales. Portes ouvertes. Scènes de guerre. Longues heures de peur éclairées à la lumière bleutée des portables, courage inconscient d’un regard suppliant. Attendre son frère, prendre sa mère par la main. S’enfouir sous les corps, disparaître pour ne pas mourir. Ne plus bouger. Bruit sourd des tirs distribués au compte goutte. Réguliers les tirs. Qui sera le prochain ? Et celui qui tient la porte de toutes ses forces, trois heures durant, celui qui sauve une femme enceinte, et le frère qui dépose côte à côté ses deux sœurs, les regards tendus et vides.

Nous n’avons pris aucun temps, nous voulions et moi aussi, comme les autres, dire, agir, faire, analyser, expliquer, remuer, sortir, prouver qu’ils n’auraient pas raison, rendez-vous en terrasse, mais nous n’avons pris aucun temps. Cette foule de morts était tellement incompréhensible qu’il nous a fallu parler pour les arrêter. Je ne donne pas de leçon. J’y étais aussi dans la cohorte des bavards à ressasser les mêmes mots. Seulement une semaine plus tard, d’épuisement sans doute, le silence envahit et interroge brutalement. Quand prendrons-nous le temps du recueillement ?

Se recueillir.

Se concentrer en soi et rassembler toute son attention pour ne s’occuper que d’une seule chose, une seule, et se cueillir à nouveau. Nous n’avons pas eu ce temps là. Nous ne l’avons pas pris. Ce n’est pas ça que nous avons fait. On ne voulait pas reculer en nous, on ne voulait pas voir les morts couchés sur la table. Nous aurions dû. Tout ce qui a été dit, vrai ou faux, n’a aucune importance puisque ce ne sont que des réactions. Mêmes les penseurs, les romanciers célèbres, les essayistes, les philosophes dont c’est l’activité n’ont pas trouvé bon de se taire un moment. De s’asseoir dans la pièce des morts pour les veiller un peu, écouter ce qu’ils avaient à nous dire.

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Dimanche. Je n’ai pas peur mais je n’ai aucun courage à vivre et sortir. Quelle rigolade cette résistance de l’assiette ! Évidemment qu’on va vivre. Quoi d’autre ? Aujourd’hui je comprends, le vrai courage aurait été de se taire et de se recueillir.

Il y aura demain. Au fond c’est maintenant la seule vrai question. Il est temps de se la poser et tous ensemble. Si ce ne sont pas 130 corps qui nous y obligent alors quoi ? Demain j’y crois tellement fort que je pourrais bien finir par me présenter à ces putains d’élection présidentielle ! Demain à condition d’accepter enfin – et sans cracher sur la naïveté que cette idée porte – de le fabriquer pour nos enfants.

Une réflexion sur “SE RECUEILLIR

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