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LE RÊVE EST LÀ, PARMI NOUS ! // DIDIER LE BRET, Diplomate

43_xavier-veilhan-richard-rogers-2009Au sortir de l’apartheid, après trois cents ans de domination blanche et trente années de racisme et de haine, de ségrégation d’Etat, d’humiliation, les Sud-africains ont fait un pari fou : celui de la réconciliation. Pour faire vivre cette nouvelle alliance, il a fallu une alchimie complexe : un homme au-dessus de la mêlée (Nelson Mandela), une catharsis collective (les commissions réconciliation et vérité), une redistribution du pouvoir qui ne soit pas synonyme de revanche.  Pour lui donner corps symboliquement Desmond Tutu a eu recours à une image, qui s’est imposée progressivement comme la « marque » de ce nouveau projet, celle de la nation « arc-en-ciel ».

Un concept bien sûr ne résume jamais à lui seul un dessein. Mais l’unité d’un peuple se forge le plus souvent autour d’une idée simple, d’un idéal, d’un rêve. Pour être puissant, pour qu’il bouge en profondeur les ressorts d’une nation, ce rêve doit viser haut et juste. Il ne peut être l’apanage d’une élite ; il doit exiger de tous dépassement et sacrifice ; il doit produire du sens, en éclairant nos vies ; il doit enfin réparer l’injustice ordinaire.


Comble de difficulté, il n’y a plus grand-chose sur les étagères. Les idéologies prêtes à penser ont fait long feu (le communisme dans un seul pays a échoué… et même dans plusieurs). Le capitalisme ne fait guère rêver. Les religions divisent et opposent. Le djihadisme terroriste prospère sur ce champ de ruines. Face à la plus grande pénurie de tous les temps en matière d’utopies, nous sommes donc condamnés à inventer. Et c’est sans doute là notre plus grand défi mais aussi notre plus grande chance.

44_xavier-veilhan-lours-2010L’histoire se charge le plus souvent de nous aider à trouver le chemin. Il aura fallu ainsi deux conflits mondiaux pour que l’Europe s’invente un destin hors la guerre (mais la construction européenne a déçu et la fin de cette grande utopie sera forcément porteuse de nouveaux dangers). Une voix parfois suffit : l’appel d’un vieux résistant lancé à la jeunesse désabusée. Où l’on redécouvre la force de l’indignation, prémices à l’action. Dans le champ politique, les hommes providentiels se font rare, Nelson Mandela n’a guère fait d’émules. Et les penseurs ont également déserté l’agora : plus de guides, sauf à nous annoncer la fin des temps, sans voie de sortie. 

Y aurait-il quelque part dans notre beau pays un concept caché, un mot d’ordre oublié, une utopie négligée, qui embarquerait de nouveau les Français dans une belle aventure collective ?

Pour le savoir, sauf à accepter de s’en remettre au hasard, il y aurait bien un moyen tout simple : interroger les Français eux-mêmes. Non pas sur des programmes politiques, qui peu ou prou disent la même chose. Mais sur l’essentiel : qu’est-ce qu’être français aujourd’hui, qu’est-ce qui a fait la singularité de notre pays au cours de sa longue histoire, quels ont été nos atouts, nos faiblesses aussi, comment avons-nous rebondi collectivement après chaque épreuve, quels ont été les principaux apports de la France au monde, quand avons-nous été entendus ?

Ce questionnement doit être collectif. Les réponses qui sortiront forgeront une vision commune et dessineront le chemin à suivre.

Peut-être y apprendra-t-on que les Français ont encore des rêves, qui ne se limitent pas aux seuls indices de l’INSEE ? xavier-veilhan-11804_1Qu’ils sont prêts à contribuer autrement que par l‘impôt pour réduire les inégalités, pour peu que l’on reconnaisse la valeur de l’engagement ? Qu’ils n’ont pas peur d’inventer, de créer, pour peu que la liberté redevienne la norme et non plus l’exception ? Qu’ils sont à même de participer plus directement et plus intensément à la vie de la cité, pour peu que l’on fasse bouger les règles de la participation démocratique au-delà des seules consultations électorales ? Qu’ils souhaitent que leurs premières années de vie active soient au service de la nation, pour peu que de grands chantiers leur soient proposés ? Qu’ils souhaitent a contrario que leur retraite soit pleinement employée au bénéfice des plus jeunes, pour peu que l’Etat leur reconnaisse un rôle majeur dans la transmission des savoirs et des apprentissages ?

D’autres surprises encore pourraient nourrir le débat politique, susciter des vocations et du même coup réconcilier la nation avec ses élites. A nous de lancer ce grand coup de sonde à l’échelle du pays !


Les trois oeuvres sont de Xavier Veilhan, né en 1963 à Lyon. Artiste français qui vit et travaille à Paris. Pour en savoir et en voir plus c’est ICI.

3 réflexions sur “LE RÊVE EST LÀ, PARMI NOUS ! // DIDIER LE BRET, Diplomate

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  2. Cher M. Le Bret, merci pour votre contribution. Je suis d’accord avec les constats que vous posez, et les solutions que vous dessinez me semblent justes. Mais au coeur de votre article, une question m’interpelle : Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui, je serais pour ma part bien en peine de le dire. Je veux dire, au-delà des évidences les plus pessimistes : être français en 2015, pardon 16, c’est avoir peur, c’est ne pas savoir se relier à l’autre, c’est être nostalgique d’un passé pas si glorieux…..
    Vouloir définir cette identité, ou cette nationalité, me semble une entreprise périlleuse et surtout un peu vaine. Mais le constat demeure : dans notre pays, la désespérance est partout. C’est trop court bien sûr, et la situation nécessiterait de plus amples développements. Mais enfin nous en sommes là.
    Manifestement, il ne faut pas attendre d’un homme providentiel qu’il nous apporte la solution sur un plateau, ni de l’histoire qu’elle produise par concaténation le leader, le concept ou le symbole qui nous rassemblera sous une même bannière. Le miracle sud-africain fut précisément cela : un miracle, c’est-à-dire un événement sur lequel on ne peut pas compter. La seule réponse possible (et pragmatique) me semble l’être au niveau le plus bas de l’échelle civique : celle où nous vivons et agissons tous, au quotidien.
    Voilà selon moi le chantier numéro 1 : reformer du lien social. Apprendre à intégrer tous les éléments de la société française (sans distinction) et ainsi, permettre à chacun de trouver ou retrouver sa place dans ce grand corps. Cela se traduit, peut se traduire par un travail associatif, ou par l’application que chacun met dans la vie de tous les jours à se conduire en citoyen de la république, c’est-à-dire en homme responsable, respectueux, libre, égalitaire, fraternel. Bien se conduire avec autrui, lui reconnaître a priori respect et dignité, c’est déjà (re)faire du lien. Cela peut sembler aller de soi, mais il suffit de regarder autour de soi pour voir que ça ne l’est pas, loin s’en faut. Ce pourrait être, à défaut d’un programme, une ligne de conduite. Modeste, mais porteuse de puissance et de changements profonds. Quelque chose à relier avec la participation politique à la vie de la cité que vous suggérez, et qui me semble si juste.
    Bien sûr, il faudrait aussi (et sans doute d’abord) poser la question du chômage, qui est le premier instrument de destruction du lien social, parce qu’il partage si cruellement la société en *haves & have nots*. Mais c’est encore une autre histoire. Un autre article peut-être ?

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  3. Et s’il ne fallait plus un idéal et un homme providentiel « au dessus de la mêlée » pour « bouger en profondeur les ressorts d’une nation » ? Si nous acceptions que chacun est mobilisé, mu, ému par des valeurs différentes mais que, grâce à l’intelligence collective, par exemple, nous pouvions agir ensemble ? Si on acceptait une société de « singularités » et arrêtions de chercher un dénominateur commun ? Sinon, la démonstration est juste et plaisante. Mais peut-on penser que les citoyens ne veulent plus suivre un un leader, aussi génial soit il, et lui signer un énième chèque en blanc ? Mais plutôt s’assoir à la table des négociations d’égal à égal avec ceux qui les représentent ? Bref, si nous nous unissons dans la recherche d’un modèle plutôt qu’une solution ?

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