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UTOPIE ? // un échange entre MAZARINE PINGEOT & DIDIER LE BRET

L12400815_10153818094294035_6964994852503951277_na place du philosophe dans la cité. // MAZARINE PINGEOT

Miguel Abensour, philosophe qui s’est occupé toute sa vie de l’utopie, met en exergue l’une des idées principales de l’utopie qui est la « conversion » à l’utopie. Mot à connotation religieuse, mais l’utopie n’est jamais loin d’une religion laïque, qui engage une tout autre démarche de pensée que celle qui consiste à adopter une utopie en particulier, voire à en créer une nouvelle. On peut bien croire en l’utopie trans-humaniste, en l’utopie écologique, en l’utopie communiste, en l’utopie millénariste, la question, pour celui qui aujourd’hui éprouve un besoin urgent d’utopie, n’est pas celle de l’historien, qui recense des contenus, mais celle d’un rapport au réel : se convertir par rapport au réel. Car le réel lui-même, n’est-il pas une croyance ?


Que reproche-t-on aux politiques de notre temps ? D’aménager du réel. Non pas de l’interroger, ni de le remettre en cause – mais de l’aménager au mieux. Après tout, on peut difficilement demander autre chose à des hommes politiques. Non, ce qu’on pourrait vraiment reprocher au Politique dans son ensemble et pas aux hommes politiques en particulier, c’est l’absence d’une philosophie politique – 12894_10153230523809035_7063567240131304672_nlaquelle ne peut relever des hommes d’action, mais sans doute… des philosophes. Où sont passés les philosophes ?

Et c’est là que l’on rejoint l’utopie. La conversion utopique. Se convertir signifie penser autrement : non pas penser autre chose, mais penser autrement. L’autrement ne qualifie pas un objet, mais un sujet, une manière d’interroger le réel. Car nous avons une lourde tendance à penser à l’intérieur d’un cadre établi, de normes rendues invisibles puisque nous les avons faites nôtres sans nous en apercevoir. Ce que nous prenons pour le réel – par exemple l’économie libérale – n’est qu’un moment de l’évolution de l’histoire, objet d’une croyance partagée : le réel est une représentation dominante. Nous entendons ici ou là que l’histoire touche à sa fin. C’est là la validation qu’il n’y a plus que du réel, au sens d’absence de possible : de même que les ouragans s’abattent, de même les crises pourront se multiplier, c’est notre lot.

L’utopie n’est pas tant une façon de critiquer le réel – et le critiquer, c’est déjà montrer qu’il n’est pas le tout, un tout est toujours une forme de totalitarisme, un tout totalisant, – qu’une façon de le réinterroger et d’aller voir ailleurs, là où l’on n’est pas encore : l’utopie crée de l’ailleurs, et c’est cela dont nous avons rudement besoin. Le tout-économique a assassiné l’imaginaire politique. Les hommes politiques se démènent autant qu’ils peuvent, ils n’ont plus d’imagination. Ils sont devenus des « gestionnaires du réel ». Quant à ceux qui jadis, que ce soit à l’époque de Platon ou à celle des Lumières, avaient comme vocation d’être à côté du pouvoir, loin et proche à la fois, loin parce qu’indépendants, proches parce que le critiquant et le conseillant, ceux qui avaient une fonction dans la Cité, les Philosophes, ils ont été remplacé par les humoristes.

Nous aimons tous les humoristes, mais ce sont peut-être ceux qui valident l’impossibilité d’un autre réel puisqu’ils lui sont tout autant redevables que les politiques.


11951408_10153546984449035_266269141211936648_nLa cité sans utopie // DIDIER LE BRET

En réalité, l’utopie est un piège. Fille de l’ambiguïté, née sous une double étoile, pur artefact de la pensée philosophique, elle désigne aussi bien le non-lieu (« ou topos ») que le lieu du bon ou du bien (« eu topos »). De cette ambiguïté, nait le drame. En son nom, l’homme a commis le meilleur et le pire.   

Comme non-lieu, elle puise sa force dans une double dimension : l’imaginaire et le mouvement.

L’imaginaire est la dimension la plus évidente, la mieux connue de l’utopie. Elle est celle qui permet de penser l’impensé (« penser autrement »). Cette philosophie de l’imaginaire a deux grandes vertus : elle permet en creux de revenir sur la faiblesse, les dysfonctionnements, voire l’injustice de nos sociétés, de nos organisations humaines ; elle donne à voir des systèmes parallèles, de valeurs, d’ordres, parfois même de sens (Aristote, Platon…). Elle critique et propose. Elle met parfois son pas, dans celui des politiques. 11162206_10153230524089035_6400995559399863175_nElle ne se substitue pas pour autant à l’action des politiques. C’est une source d’inspiration, une boussole, parfois même un régulateur

En dehors du cercle des philosophes ou des conseillers du prince, l’utopie prend sa force en chacun de nous.  Propre à l’homme, comme le rire, elle est détachement de soi, mise à distance. Il y faut la conscience humaine, qui constate l’étendue de nos limites, comme on arpente les bornes de son domaine. Il y faut également l’envie d’en sortir et d’aller voir ailleurs. Si l’utopie est un lieu, c’est d’abord celui du dépassement. Rien de tel dans le règne animal. Parfois, rarement, un pas de côté, lorsque les lignes de l’évolution bougent, lentement, mais le plus souvent, c’est la continuité qui l’emporte. Chez l’homme, l’utopie est le ressort de l’action, l’un des plus puissants. L’utopie, comme mouvement perpétuel, est cette tension qui nous déporte, qui nous met hors de nous, qui nous sort de notre condition (notre héritage animal). L’enthousiasme des hommes, comme le souligne la racine grecque du mot, est le marchepied du divin.

Cette outopie, ce non-lieu qui ne va nulle part, mais nous meut, a également sa face sombre : l’eutopie, ce lieu du bien (ou du bon). Et lorsque les hommes se mettent en tête de réaliser l’utopie, d’installer l’idéal en un lieu certain, commencent les drames.

Le siècle passé a été riche en utopies « réalisées ». La mise en œuvre concrète, implacable, littérale, d’idéologies salvatrices en a même été la marque. Tous les « ismes » passés ont en commun d’avoir voulu penser le monde dans sa globalité, de manière holistique, universelle, prétention jusque là réservée aux religions (le catholicisme est le premier universalisme). 11188406_10153221020349035_139526341351667055_nIls ont également en commun de privilégier systématiquement la fin sur les moyens et d’exclure toute alternative au système proposé. Dans sa forme extrême, ils poussent au meurtre ou au suicide collectif. Pour garantir la pureté du dogme, par le feu et par le sang, il ne leur reste plus qu’à inciter les hommes à plonger dans le néant.

Dans sa version post-étatique du siècle commençant, la terreur asymétrique des fous de Dieu renoue avec l’utopie absolue. Ses adeptes en acceptent avec félicité les sombres augures, tuent et se tuent avec le sentiment du devoir accompli.

Le piège de l’utopie se referme. Il est déjà trop tard pour eux. A nous de préserver l’idéal de l’utopie dans sa fonction critique, imaginaire, amie de la raison.


Toutes les oeuvres présentées ici sont de Philippe Thomarel, vous pouvez en voir et en savoir plus ICI

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